Les propos divergents et souvent contradictoires qui sont tenus sur les productions des 28 anartistes de cette fiction iconographique par les 28 théoristes des revues Postures et Riposte ont pour objectif de semer le trouble dans l'esprit du lecteur-regardeur, l'invitant ainsi à élaborer son propre récit.

8/01/2024

Carmen Arrugas selon Postures et Riposte (3/3)

                                                                                       Série de clôtures n° 28

 

Carmen ARRUGAS

Notion explorée : Le pli

Titre : Clôture

 

Une visionnaire ! Par Lise Poyem (revue Postures n°21)

« Les plus frileux parmi les historiens d’art ne supportent toujours pas la perspective d’une réévaluation historique de l’œuvre de Carmen Arrugas, dans le contexte précis de cette année charnière durant laquelle Charlie Parker nous offrit son immortelle version de Don’t blame me. Aucun n’a encore eu, à ce jour, l’honnêteté intellectuelle de présenter la contribution de celle que l’on surnommait El Gato (Le Chat) comme ayant été déterminante par ses influences sur l’art minimal (inclusion de l’espace architectural comme élément lié à la vision de l’objet, disparition d’un ordre hiérarchique entre les différentes parties formant l’œuvre), et de manière tout aussi nette sur le mouvement Supports/Surfaces (toile flottante dissociée du châssis, révélation du dispositif d’accrochage). 

Un fait est certain : il n’existe aucune production symbolique réalisée durant le vingtième siècle par une femme qui soit aussi dérangeante que celle de Carmen Arrugas, car cette anartiste au mysticisme flamboyant parvint à se nourrir, par une folle ambition, de sa mythologie à venir, production se présentant à la fois comme répétition ritualisée et transfiguration de son propre effacement. Nul doute que la décision irréversible de Carmen Arrugas concernant sa ligature tubaire ne puisse se lire autrement que comme suicide sublimé anticipant symboliquement sur sa mort réelle par pendaison, autre manière de ligaturer une partie extrêmement sensible du corps - le cou - qui force notre respect, et qu’avec espièglerie elle nous offre, de manière posthume, comme une anticipation ironique rendant frileuses toutes ces expérimentations ultérieures qui seront celles d’un Body Art cherchant timidement à se donner l’illusion du grand frisson. La native d’Almeria, comme d’autres figures légendaires de l’art et de la littérature, laissera derrière elle l’empreinte d’une femme occupée à léguer à ceux qui la suivront l’image d’une œuvre toute entière traversée par le savoir anticipé de sa mort programmée.

L’aspect le plus important de l’œuvre de Carmen Arrugas réside sans doute dans sa reconnaissance de dette stylistique envers les deux esprits tutélaires de l’art baroque qui sont indéniablement au fondement de son activité d’exacerbation du pli : Le Greco et Le Bernin. Elle leur emprunta cette fascination commune qu’ils eurent pour la matière vêtue et qui, dans leurs chefs d’œuvres, semble se rigidifier, s’amidonner, se fossiliser et conquérir définitivement son autonomie par rapport aux corps qu’elle enveloppe. Il y a d’ailleurs une constante dans la sensibilité baroque espagnole, dont Le Greco constituait, aux yeux de l’Andalouse, la figure emblématique : une manière très singulière de chosifier l’univers, de le théâtraliser, de le renvoyer à l’inerte, non sans lui avoir fait subir au préalable les métamorphoses imaginaires les plus insensées. Déjà chez l’Extravagant de Tolède était clairement exprimée cette nécessité de libérer le tissu de sa trop réaliste subordination au corps. S’il y a un costume proprement baroque, semble murmurer Le Greco à l’oreille d’Arrugas, il sera large, empesé, vague, gonflant, bouillonnant, juponnant et capricieux dans sa propension à vouloir étendre son territoire ; il préfèrera entourer le corps de ses plis autonomes et extensibles plutôt que d’en épouser amoureusement les formes réelles. 

Cette manière de révolte qu’adoptèrent les plis du vêtement, à partir du Greco et du Bernin, en refusant d’être inféodés aux strictes proportions de l’anatomie, et par la même occasion à une codification rigide des postures et des comportements, constitua de la part des artistes baroques une prise de position anti-autoritaire sur le plan existentiel. Il ne fait aucun doute que Carmen Arrugas s’inscrit dans cette lignée dont la disposition d’esprit peut se résumer en une volonté constante d’arrachement à l’illusion de nature. Les plis de la peinture, mais tout autant ceux de la sculpture, semble nous suggérer Carmen Arrugas, avaient urgemment besoin de s’oxygéner hors du cadre trop contraignant qui est celui du périmètre du tableau ou du socle, s’émanciper de cette saturation pour donner enfin leur pleine mesure dans une pratique du All over faisant de l’espace architectural le nouveau théâtre d’opérations de notre atavique et irrépressible besoin de respiration et d’expansion. »       

 

Une enquête à rebondissements ! Par Chet Mécane (revue Riposte n°22)

« Après ses multiples démêlées avec les autorités de police espagnoles, et devant les difficultés croissantes à progresser dans l’enquête qu’elle menait sur les conditions plus que troublantes du décès de Carmen Arrugas, retrouvée pendue dans son atelier avec une corde ressemblant à s’y méprendre à celle que Benoît Cordelier incorporait depuis quelques solstices dans ses propres travaux - Cordelier qui, fait non négligeable, faisait également partie de la longue liste des amants qu’avait eus l’Andalouse -, Zouc Benielli reçut une somme d’argent rondelette de ses donneurs d’ordre de Riposte, afin d’acquérir, avec toute la discrétion qui s’imposait, l’une des séries fort convoitées de clôtures. 

Il n’est pas donné à tout le monde de s’offrir le luxe d’éventrer une œuvre d’art de plusieurs millions de pesetas dans le cadre de ses activités professionnelles, et cela dans la seule perspective de découvrir qu’elle abrite peut-être dans son ventre quelques substances hallucinogènes considérées comme illégales. C’est pourtant ce qu’elle fut conduite à faire. Sacrilège ou pas, la direction de Riposte l’exigeait : il lui fallait savoir au plus vite ce que renfermaient ces vulves géantes recousues par l’Andalouse, et qui, selon la notice plutôt succincte de son galeriste, ne contenaient ni plus ni moins que trois kilos de galets ramassés sur la plage d’Almeria. 

A sa grande stupeur, et au grand désarroi de ses mandataires, Zouc Benielli n’y découvrit effectivement que des galets. Ce n’est que quelques solstices après la mort de Carmen Arrugas qu’elle réalisa, furieuse,  que lors de l’éventration de la série 83 de Clôtures, elle avait été tout près de découvrir ce qu’elle recherchait, et que, sans le savoir, elle avait tenu entre ses mains quelques livres de substances psychotropes qui, à elles seules, lui auraient, à ce moment-là, donné la clé de l’énigme qu’elle cherchait à résoudre. Malheureusement, elle n’avait pas encore, à ce stade de son enquête, réussi à éclaircir le lien qui existait entre Carmen Arrugas, Benoît Cordelier, Ignolargo Sefes, Don Carlos Finnes, Bernard Lermite et la secte des Tontos misticos qui allait la conduire en Uqbar jusqu’à l’inquiétante agence Pneuma. C’est grâce au rapprochement fortuit entre une feuille dactylographiée en langue espagnole qu’elle avait trouvée, froissée et roulée en boule, sur le sol de l’atelier d’Arrugas après son décès  et un rituel gnostique peu connu des historiens des religions, qu’elle découvrit un peu plus tard à Tsal Jaldoum, dans le dossier confidentiel numéro 28 consacré aux Euchites, conservé aux archives de l’Institut des Grandes Interrogations, dossier que son informateur, Fisher, l’avait invité à consulter, qu’elle put établir le lien entre l’Andalouse, les idiots mystiques (Los Tontos misticos) et la fameuse prière collective que ces Euchites - leurs ancêtres spirituels ayant vécu quinze siècles plus tôt - répétaient jusqu'à l’extase, avant de chuter et de ramper au sol, tels des serpents, sous l’effet de champignons aux prodigieuses vertus portant le nom poétique et mélodieux de Panaeolus Campanulatus, variété Sphinctrinus. »

                                                                  L'extase de Sainte Thérèse par Le Bernin

 


 
                                                                                                          Le Greco



 

 

 
 

Don Carlos Finnes selon Postures et Riposte

                                                                                 La peinture est un jeu d'enfant

















                                                                      
La peinture est un jeu d'enfant (détails)

 

Don Carlos FINNES

Notion explorée : La courbe

Le module de base du cordon sans fin ne présente que des lignes courbes.

Titre : La peinture est un jeu d’enfant

 

Le cubisme, non, le courbisme, oui ! Par Lise Poyem (revue Postures n°13)

« Ce maître andalou fut la figure de proue d’un très voluptueux courant pictural (le courbisme) qui vit le jour au tout début du vingtième siècle. Par l’élégance de son tour de main, Don Carlos Finnes parvint rapidement à contrarier tous les inconditionnels du cubisme. Avec ses ondoyantes séries baroques intitulées La pintura es un juego de nino (la peinture est un jeu d’enfant),  le natif de Cordoba redonna à la courbe toutes ses lettres de noblesse. Tout aussi audacieuse fut l’introduction dans le corps de ses peintures de l’énoncé linguistique le plus succinct et le plus positif qui soit, un mystérieux « oui » difficilement perceptible mais néanmoins très signifiant.  

A ce titre, sa contribution théorique fut décisive : en introduisant, en filigrane, dans le corps de ses puzzles maniéristes, le même adverbe d’affirmation « oui » - forme qui, bien que couvrant quasiment la surface de toute la toile, résiste néanmoins à son décryptage -, Finnes anticipa de près d’un siècle sur la pratique des artistes conceptuels, en réduisant le motif habilement caché de sa peinture à l’énoncé linguistique le plus succinct et le plus positif qui se puisse être. Loin d’être perceptible à tous les regards, ce « oui » devait constituer pour l’espiègle Andalou comme « l’Eurêka ! » et, pour tout dire, la gratification qu’il réservait au seul amateur attentif. 

Il est des farceurs comme Finnes qui passent d’affirmation en affirmation. Leur vie ? Une longue suite, une joyeuse épidémie de « oui ». Isidoro Suarez, son biographe, nous le dépeint comme un fantôme qui, parce que le monde avait cessé d’exister pour lui, se pliait de bonne grâce à toutes les solitudes. Attentif à sa distraction et à son détachement, il appartenait à un univers non déclaré, situé entre le souvenir de l’Inouï et l’imminence d’une certitude. Autre témoignage : son ancien protecteur de Barcelone, le galeriste Miguel Francisco de Layetanas, parlait de son sourire comme d’une ombre blanche faisant songer à mille effrois vaincus, à la grâce qui triomphe du Terrible. Il passait, dit-on, à travers les choses et les situations, transperçant la matière. Avait-il atteint ses propres origines ou découvert en lui-même les sources de la clarté ? Nous ne le saurons jamais. Le fait est qu’aucune défaite, aucune victoire ne l’ébranla. Indépendant du soleil, et ne s’y exposant jamais trop longtemps, il effleura la vie comme la peinture, en se suffisant à lui-même. » 

 

Un sacré menteur ! Par Chet Mécane (revue Riposte n°14)

«Dans cette approche de la peinture comme pur exercice combinatoire ou ludique, la seule vertu sollicitée par Don Carlos Finnes chez celui qui regarde n’est que la patience et l’habileté intellectuelle de l’amateur de puzzles. D’une certaine manière, ce que semble à première vue nous suggérer l’Andalou, et qui serait bien restrictif, c’est que ses tableaux s’adresseraient prioritairement à la figure emblématique du décrypteur d’énigmes, qui, tel Sherlock Holmes, pointerait son blair derrière les conventions plastiques pour y déceler les règles d’un jeu gratuit, analogue aux axiomes et aux définitions mathématiques. 

Cependant, il faut bien voir que ce que la conception de la peinture comme “ puzzle ” élimine totalement, c’est justement ce par quoi on est tenté, à tort, comme le font tous les mauvais dictionnaires, de traduire ce mot anglais, par celui d’énigme. Or, ce mot comporte lui-même deux acceptions fort différentes, la première désignant un problème dont la solution n’est pas déjà incluse dans les données, la seconde la voie du mystère à laquelle elle fraye un chemin, et par “ mystère ” j’entends, non pas l’insupportable et abusif synonyme de l’énigme, mais cette dense nuée, soudain trouée d’une lumière qui nous éveille, moment divin où se dresse la tête du serpent. Le mystère est à l’énigme ce que l’imagination est à la raison. Sur le mystère, la raison n’a point de prise ; elle en a, par contre, sur l’énigme. Par le mystère, on est en face de Dieu, par l’énigme en face du Sphinx. Et parce que Don Carlos Finnes, en tant que Grand Initié, maîtrisait cette différence, il en a superbement joué, afin de nous dérouter.

 On ne peut décrypter la signification perfide du message ésotérique se dissimulant dans les peintures de Don Carlos Finnes que si l’on est instruit de la place majeure qui fut la sienne dans le groupe maffieux des Tontos misticos. Il est non moins indispensable de connaître l’histoire des Euchites, gnostiques qui avaient recours à une stratégie déloyale pour échapper aux autorités chrétiennes lorsque celles-ci les empressaient d’abjurer leurs croyances hérétiques. A toutes les questions qui leur étaient posées, d’une seule voix, ils répondaient systématiquement « oui ». Saint Epiphane cite un exemple typique d’interrogatoire : êtes-vous prophètes ? – Oui. Etes-vous patriarches ? – Oui. Etes-vous des anges ? – Oui. Etes-vous le ravi de la crèche ? – Oui. Après cet épisode de soumission simulée, ils reprenaient leur vie errante et leurs pratiques habituelles. Ce pourquoi, à juste titre, on les appelait aussi : Les menteurs. »