Série de clôtures n° 28
Carmen ARRUGAS
Notion explorée : Le pli
Titre : Clôture
Une visionnaire ! Par Lise Poyem (revue Postures n°21)
« Les plus frileux parmi les historiens d’art ne supportent toujours pas la perspective d’une réévaluation historique de l’œuvre de Carmen Arrugas, dans le contexte précis de cette année charnière durant laquelle Charlie Parker nous offrit son immortelle version de Don’t blame me. Aucun n’a encore eu, à ce jour, l’honnêteté intellectuelle de présenter la contribution de celle que l’on surnommait El Gato (Le Chat) comme ayant été déterminante par ses influences sur l’art minimal (inclusion de l’espace architectural comme élément lié à la vision de l’objet, disparition d’un ordre hiérarchique entre les différentes parties formant l’œuvre), et de manière tout aussi nette sur le mouvement Supports/Surfaces (toile flottante dissociée du châssis, révélation du dispositif d’accrochage).
Un fait est certain : il n’existe aucune production symbolique réalisée durant le vingtième siècle par une femme qui soit aussi dérangeante que celle de Carmen Arrugas, car cette anartiste au mysticisme flamboyant parvint à se nourrir, par une folle ambition, de sa mythologie à venir, production se présentant à la fois comme répétition ritualisée et transfiguration de son propre effacement. Nul doute que la décision irréversible de Carmen Arrugas concernant sa ligature tubaire ne puisse se lire autrement que comme suicide sublimé anticipant symboliquement sur sa mort réelle par pendaison, autre manière de ligaturer une partie extrêmement sensible du corps - le cou - qui force notre respect, et qu’avec espièglerie elle nous offre, de manière posthume, comme une anticipation ironique rendant frileuses toutes ces expérimentations ultérieures qui seront celles d’un Body Art cherchant timidement à se donner l’illusion du grand frisson. La native d’Almeria, comme d’autres figures légendaires de l’art et de la littérature, laissera derrière elle l’empreinte d’une femme occupée à léguer à ceux qui la suivront l’image d’une œuvre toute entière traversée par le savoir anticipé de sa mort programmée.
L’aspect le plus important de l’œuvre de Carmen Arrugas réside sans doute dans sa reconnaissance de dette stylistique envers les deux esprits tutélaires de l’art baroque qui sont indéniablement au fondement de son activité d’exacerbation du pli : Le Greco et Le Bernin. Elle leur emprunta cette fascination commune qu’ils eurent pour la matière vêtue et qui, dans leurs chefs d’œuvres, semble se rigidifier, s’amidonner, se fossiliser et conquérir définitivement son autonomie par rapport aux corps qu’elle enveloppe. Il y a d’ailleurs une constante dans la sensibilité baroque espagnole, dont Le Greco constituait, aux yeux de l’Andalouse, la figure emblématique : une manière très singulière de chosifier l’univers, de le théâtraliser, de le renvoyer à l’inerte, non sans lui avoir fait subir au préalable les métamorphoses imaginaires les plus insensées. Déjà chez l’Extravagant de Tolède était clairement exprimée cette nécessité de libérer le tissu de sa trop réaliste subordination au corps. S’il y a un costume proprement baroque, semble murmurer Le Greco à l’oreille d’Arrugas, il sera large, empesé, vague, gonflant, bouillonnant, juponnant et capricieux dans sa propension à vouloir étendre son territoire ; il préfèrera entourer le corps de ses plis autonomes et extensibles plutôt que d’en épouser amoureusement les formes réelles.
Cette manière de révolte qu’adoptèrent les plis du vêtement, à partir du Greco et du Bernin, en refusant d’être inféodés aux strictes proportions de l’anatomie, et par la même occasion à une codification rigide des postures et des comportements, constitua de la part des artistes baroques une prise de position anti-autoritaire sur le plan existentiel. Il ne fait aucun doute que Carmen Arrugas s’inscrit dans cette lignée dont la disposition d’esprit peut se résumer en une volonté constante d’arrachement à l’illusion de nature. Les plis de la peinture, mais tout autant ceux de la sculpture, semble nous suggérer Carmen Arrugas, avaient urgemment besoin de s’oxygéner hors du cadre trop contraignant qui est celui du périmètre du tableau ou du socle, s’émanciper de cette saturation pour donner enfin leur pleine mesure dans une pratique du All over faisant de l’espace architectural le nouveau théâtre d’opérations de notre atavique et irrépressible besoin de respiration et d’expansion. »
Une enquête à rebondissements ! Par Chet Mécane (revue Riposte n°22)
« Après ses multiples démêlées avec les autorités de police espagnoles, et devant les difficultés croissantes à progresser dans l’enquête qu’elle menait sur les conditions plus que troublantes du décès de Carmen Arrugas, retrouvée pendue dans son atelier avec une corde ressemblant à s’y méprendre à celle que Benoît Cordelier incorporait depuis quelques solstices dans ses propres travaux - Cordelier qui, fait non négligeable, faisait également partie de la longue liste des amants qu’avait eus l’Andalouse -, Zouc Benielli reçut une somme d’argent rondelette de ses donneurs d’ordre de Riposte, afin d’acquérir, avec toute la discrétion qui s’imposait, l’une des séries fort convoitées de clôtures.
Il n’est pas donné à tout le monde de s’offrir le luxe d’éventrer une œuvre d’art de plusieurs millions de pesetas dans le cadre de ses activités professionnelles, et cela dans la seule perspective de découvrir qu’elle abrite peut-être dans son ventre quelques substances hallucinogènes considérées comme illégales. C’est pourtant ce qu’elle fut conduite à faire. Sacrilège ou pas, la direction de Riposte l’exigeait : il lui fallait savoir au plus vite ce que renfermaient ces vulves géantes recousues par l’Andalouse, et qui, selon la notice plutôt succincte de son galeriste, ne contenaient ni plus ni moins que trois kilos de galets ramassés sur la plage d’Almeria.
A sa grande stupeur, et au grand désarroi de ses mandataires, Zouc Benielli n’y découvrit effectivement que des galets. Ce n’est que quelques solstices après la mort de Carmen Arrugas qu’elle réalisa, furieuse, que lors de l’éventration de la série 83 de Clôtures, elle avait été tout près de découvrir ce qu’elle recherchait, et que, sans le savoir, elle avait tenu entre ses mains quelques livres de substances psychotropes qui, à elles seules, lui auraient, à ce moment-là, donné la clé de l’énigme qu’elle cherchait à résoudre. Malheureusement, elle n’avait pas encore, à ce stade de son enquête, réussi à éclaircir le lien qui existait entre Carmen Arrugas, Benoît Cordelier, Ignolargo Sefes, Don Carlos Finnes, Bernard Lermite et la secte des Tontos misticos qui allait la conduire en Uqbar jusqu’à l’inquiétante agence Pneuma. C’est grâce au rapprochement fortuit entre une feuille dactylographiée en langue espagnole qu’elle avait trouvée, froissée et roulée en boule, sur le sol de l’atelier d’Arrugas après son décès et un rituel gnostique peu connu des historiens des religions, qu’elle découvrit un peu plus tard à Tsal Jaldoum, dans le dossier confidentiel numéro 28 consacré aux Euchites, conservé aux archives de l’Institut des Grandes Interrogations, dossier que son informateur, Fisher, l’avait invité à consulter, qu’elle put établir le lien entre l’Andalouse, les idiots mystiques (Los Tontos misticos) et la fameuse prière collective que ces Euchites - leurs ancêtres spirituels ayant vécu quinze siècles plus tôt - répétaient jusqu'à l’extase, avant de chuter et de ramper au sol, tels des serpents, sous l’effet de champignons aux prodigieuses vertus portant le nom poétique et mélodieux de Panaeolus Campanulatus, variété Sphinctrinus. »
L'extase de Sainte Thérèse par Le Bernin
Le Greco





