Au fil du temps 1,2,3... (détails)
Au fil du temps n° 72
Au fil du temps n°35 à 41 (7 pièces achetées par le FRAC Corse en 1991)
Benoît CORDELIER
Notion explorée: le segment
Titre: Au fil du temps n°1,2,3...
Savoir disparaître : la plus aristocratique des exactions ! Par Ben Amadel (revue Postures n° 56)
"Il est difficile d’adhérer au credo par trop défraîchi du très mystique Calvin Luther Junior consistant à placer les fidèles de Benoît Cordelier en situation de recevoir la grâce. Pour ce chantre puritain d’un art mystique à très forte tonalité affective, les messages véhiculés sur le mode émotif et sensuel peuvent briser plus de préjugés et d’habitudes que des dizaines de pamphlets ou de traités savants. Selon lui, s’il est bon qu’une certaine agitation vienne se manifester à la porte du musée, le visiteur, une fois celle-ci franchie, doit trouver l’élément indispensable sans lequel il ne peut y avoir de rencontre profonde avec une œuvre aussi éthérée, aussi évocatrice que celle de Benoît Cordelier : le recueillement !
La thèse a fait florès mais est usée jusqu’à la corde : c’est celle d’une relation béatifique à l’œuvre prônant le retour à ce fameux charme intemporel de l’objet d’art dont nombreux sont ceux qui prétendent qu’il ne se rattache à aucune époque, à aucun contexte, à aucune pensée. L’ambition de tutoyer Dieu ou je ne sais quel ersatz d’absolu par le truchement de l’art est des plus suspectes. En effet, cette quête improbable d’harmonie ou de salut, dont nous ne saurions d’ailleurs que faire, si par malchance nous y accédions, se révèle particulièrement masochiste lorsqu’on songe à la somme démesurée de sacrifices qu’elle ne manque jamais d’exiger des pauvres microbes que nous sommes. Quand nous venons de passer d’interminables secondes au milieu de poncifs douceâtres comme ceux de Calvin Luther Junior où il n’est question que de sérénité, de contemplation et de dépouillement, il n’est pas rare que l’envie nous prenne de sortir dans la rue et, au hasard, de gifler rageusement le premier venu.
Nous ne regrettons absolument pas, au sein de la rédaction de Postures, que Benoît Cordelier se soit claquemuré un soir glacial de Novembre 1949 dans un mutisme absolu, et pour tout dire prémonitoire, silence rendant impossible toute forme de conversation avec lui. Ni téléphone cellulaire, ni fax, ni adresse électronique, ni site internet, ni blog, ni carte de visite, ni conférence, ni entretien accordé à la presse, cet être est littéralement injoignable ! N’ayant jamais rien pu apprendre, malgré toute notre bonne volonté, de l’éventuelle structure d’intentionnalité qui pourrait être au principe de sa très ascétique activité manuelle, nous en sommes arrivés à cette conclusion paradoxale qu’il était toutefois instructif de prendre les objets réalisés par ce passionné de la cordelette pour emblèmes justement de ce qui n’appartient pas à la pourtant très élastique et très médiatique quincaillerie des œuvres de l’art comptant pour rien.
S’absenter du monde et se taire coûte que coûte semble constituer pour Benoît Cordelier une sorte d’attentat implosif qu’il aurait longuement prémédité. Pour enfin célébrer sa posture comme elle le mérite, peut-être devrions-nous proposer, un jour prochain, des championnats clandestins de disparition ! Ne pas se montrer dans l’espace public, ne jamais répondre à un message, à une invitation, ou à une sollicitation, sera sans doute demain l’activité la plus raffinée qui se puisse concevoir, une fête pour les mauvais esprits, une infidélité permanente à l’espèce ; en somme, la plus prodigieuse des exactions !"
Une production dénuée de contrat d’intentionnalité par Mia Tiffadon (revue Riposte n°57)
"Nous sommes persuadés, au sein de la rédaction de Riposte, qu’il y aura toujours plus de nuances dans les subtilités et les complexités qualitatives de l’intention ou, à défaut, dans celles de l’interprétation, qu’on ne peut recenser de touches sur le clavier rudimentaire des sens ou de combinaisons possibles dans le registre des signes ; ceux-ci seront toujours trop grossiers pour exprimer les nuances impalpables qui se logent dans une intention. À ceux qui persistent à situer les enjeux de l’art du côté de l’authenticité du geste, de la mythologie personnelle, ou encore de l’exemplarité supposée d’une démarche, nous répondrons qu’il est difficile de savoir au juste ce que nous sommes supposés apprécier dans la production de Benoît Cordelier, aussi longtemps que nous ne saurons pas comment l’interpréter. En vertu de la thèse intentionnaliste à laquelle nous nous référons dans nos jours les plus farceurs, thèse postulant qu’un objet est une œuvre d’art parce que son émetteur l’a préalablement défini comme structure de représentation, nous nous ferons momentanément l’avocat du diable, en défendant une position non relativiste du commentaire, à savoir que l’identité de l’objet qui est destiné à l’appréciation esthétique dépend, en priorité, de l’interprétation que le producteur lui-même en donne, en tant que version fondatrice.
En effet, il serait sans doute dommage de confondre le propos fondateur que nous offre d’emblée le producteur d’un objet destiné à l’appréciation esthétique avec les multiples commentaires pouvant être concoctés, en aval de sa présentation, par la horde cannibale des prétendus spécialistes. L’approche herméneutique n’est jamais constituante de l’intention de l’émetteur mais uniquement interprétative ; en d’autres termes, l’interprétation n’est possible que lorsque l’identification constituante de l’œuvre est déjà réalisée. C’est toujours l’œuvre constituée qu’il s’agit d’interpréter a posteriori comme signe, symptôme ou expression d’une réalité sous-jacente qui n’a pas été appréhendée ou explicitement formulée par le producteur.
Aussi, chaque fois que celui-ci rend public l’un des objets qu’il désire soumettre à notre appréciation esthétique, il doit préciser la manière dont il veut que celui-ci soit abordé et nous offrir les clés d’intelligibilité de son propos, même de la manière la plus succincte qui soit, car aucune autorité extérieure ne règle a priori l’ordre de son intention. Celui-ci ne peut, par conséquent, fabriquer n’importe quoi, sans avoir à s’accorder, au préalable, par le truchement d’un certain nombre de règles qui accompagnent son ouvrage, avec ceux à qui il le destine. Aussi est-ce la raison pour laquelle nous qualifions de contrat d’intentionnalité l’ensemble des discours par lesquels le producteur de biens symboliques nous fournit les voies d’accès à sa démarche. Et c’est précisément ce contrat d’intentionnalité qui fait le plus cruellement défaut à Benoît Cordelier.
Même si l’analogie formelle a pu paraître évidente aux porteurs d’encensoirs les mieux disposés à son égard, nous ne sommes pas autorisés - avec certitude, du moins - à désigner la cordelette mythifiée que Benoît Cordelier utilise dans toutes ses productions comme étant ipso facto une référence littérale, et peut-être nostalgique, à cette autre corde, plus spirituelle, que les moines de certaines confréries portent nouée à la taille, en guise de ceinture leur rappelant l’admirable vœu de chasteté qu’ils prononcèrent, un lointain jour de grâce, ou de folie. Si seulement les déficients sexuels qui se lamentent de façon inconsidérée pouvaient prendre exemple sur ces intoxiqués d’Absolu, s’ils savaient la somme de tourments que la nature leur a épargnés en détraquant définitivement leur mécanique érectile, ils béniraient à leur tour le sommeil des glandes et s’empresseraient de le vanter joyeusement au coin des rues.
Ceci dit, notre conviction intime, au sein de la rédaction de Riposte, est que Benoît Cordelier n’a jamais été mû finalement que par la seule nécessité de meubler un temps libre dont il ne sait que faire, et qu’il n’a probablement jamais cherché à fonder l’austérité de sa pratique sur un quelconque alibi existentiel. Au mieux, pourrions-nous discerner dans la stratégie adoptée par ce vil opportuniste le symptôme d’un jusqu’au-boutisme programmé de la répétition, habilement enrobé d’un simulacre de pathos, ou encore plus sûrement un moyen trivial de se valoriser aux yeux des mignonnes, toujours enclines à mouiller leur tirelire devant cet orang-outan décoiffé qu’on appelle un artiste. Dans tous les cas, il est urgent de réfuter cette rumeur, malheureusement fort répandue, affirmant que Benoît Cordelier serait le père tutélaire d’une très prolifique lignée d’artistes monomaniaques qui apparaîtront sur la scène de l’art comptant pour rien deux décennies après lui.
De la même manière, vouloir inscrire la production de l’hispano-belge à l’intérieur d’un corpus formel ayant vaguement pu servir de modèle aux célèbres constructions d’Eva Hesse intitulées Accessions, ou aux motifs de l’artefact d’Alberto Fushni constituant le cordon sans fin, c’est sans doute, toutes hypothèses confondues, une grossière erreur de perspective que notre mordu de la cordelette ne prendra probablement jamais la peine de confirmer ou de démentir, tant doit lui sembler plus jouissif de continuer à nous agacer, en se retranchant derrière ce qui constitue un vœu de silence absolument invérifiable. Si ce mutisme se révélait n’être que l’argument programmé d’une imposture concertée, Benoît Cordelier et ses proches conseillers en marketing n’en auraient pas moins perdu un temps précieux. En effet, remiser sa Bavarde, fermer son clapet, sera d’une portée délictueuse toujours moindre que celle issue des arguties d’une diarrhée verbale misant crânement sur la séduction générée par la profusion. Si l’on adhère à cette idée selon laquelle le silence délibéré serait une posture mentale affichant un désir de stérilisation de la parole et, par voie de conséquence, une éradication de l’ensemble des points de vue sur ce Pourrissoir des Âmes dans lequel Benoît Cordelier aurait chuté à la naissance, alors il faut bien admettre, si tel est l’objectif que l’on s’est fixé, que la plus souple, la plus tonique et surtout la moins contraignante des stratégies visant à neutraliser le sens, pour les hâbleurs ataviques que nous sommes, n’est pas d’essayer de verrouiller à tout prix la Parleuse - attitude peu gratifiante et, surtout, non tenable sur le long terme -, mais bien, à l’opposé, de multiplier à l’infini les propos contradictoires. A l’évidence, Benoît Cordelier n’a pas su comprendre que c’est l’excédent d’analyse qui participe le plus efficacement à l’immense processus de glaciation du sens.
En effet, la concurrence des points de vue reste tout à fait secondaire, en regard de leur tacite coalition dans l’opération obscène de dissection des œuvres. Quoi qu’on analyse et de quelque façon qu’on le fasse, on contribue toujours à la prolifération des formes désertiques et indifférentes. Sur cette question, c’est Alberto Fushni, le vieil hibou du Paradox’art, qui voyait sans doute le plus loin dans la nuit noire de notre déconfiture. En effet, passé maître dans l’art de soutenir les paradoxes, il considérait qu’il y allait de son plus grand plaisir de Fumiste de restituer l’histoire de l’art dans un état de confusion et d’inintelligibilité au moins équivalent à celui dont il avait hérité à sa naissance, et, dans la mesure du possible, dans un état d’opacité encore plus grand.
Inféodés de longue date aux notions pourtant bien gangrénées de vérité et d’authenticité, les entichés de confidences charnelles se plaisent généralement à souligner le ton d’extraordinaire franchise qui émane de certains fragments des Mémoires de Benoît Cordelier ; d’autres carnes, non moins spécieuses, bien trop occupées, de leur côté, à défendre leur patrimoine de certitudes soporifiques, ne voient dans ce témoignage de l’ancien apprenti-moinillon qu’une ruse grossière visant à entacher durablement leur admiration inconditionnelle pour les artistes. Au-delà de leurs très accessoires divergences d’appréciation, aucun des bigots de cette religion laïque qu’on appelle le Paradox’Art n’a daigné, à ce jour, tirer l’enseignement majeur distillé par ce précieux document. Si leur lecture avait été conséquente, ils y auraient appris que c’est à satisfaire un ensemble d’ambitions personnelles que la production d’un artiste est aussi, et avant tout, destinée ; et que, quand bien même celui-ci souhaiterait faire abstraction de ce paramètre polluant qu’il ne le pourrait pas, tant les motifs non-artistiques précèdent et accompagnent fatalement son effort.
Dès lors, il nous faut bien admettre que le célèbre critère kantien d’un supposé désintéressement du récepteur d’un objet qui est destiné à l’appréciation esthétique, tout comme d’ailleurs le supposé désintéressement de son émetteur, ne constitue qu’un argument prenant l’eau de toutes parts. Toute production à vocation représentationnelle, comme toute conduite esthétique, loin de relever d’une intention plus ou moins pure qui serait isolable des grossiers appétits de son émetteur - mais tout aussi bien de ceux non moins rustiques de son récepteur -, apparaît, au contraire, recouverte en permanence d’intentions parasites auxquelles viennent inévitablement se mêler une foule de représentations étrangères au champ de cette production elle-même.
Ce que nous disent en substance les Mémoires de Benoît Cordelier, c’est que, à rebours de ses ascétiques productions, lui, en tant qu’individu de chair et de sang, n’est absolument pas de bois, qu’il possède un bel appétit sexuel, ne détestant pas, à l’occasion, ce magnifique pouvoir libérateur de l’argent, et qu’il lui arrive même, pour couronner le tout, de s’asseoir sur ses convictions intellectuelles, afin de satisfaire ses innombrables caprices ; en somme, qu’il parvient sans scrupule, protégé qu’il est par un sentiment agréable de totale irresponsabilité, à cautionner ce culte du Paradox’art qui lui paraît, par ailleurs, être une construction idéologique des plus contestables. Par souci déontologique, nous publions le document récupéré par Zouc Benielli auprès de son informateur de l’Institut des Grandes Interrogations. A la lecture de l’extrait suivant des Mémoires de Benoît Cordelier, le lecteur pourra peut-être se faire une opinion différente de la nôtre."
Extrait des mémoires de Benoît Cordelier
« A peine suis-je sorti de l’œuf que j’ai eu le sentiment de passer mon temps à essayer des trucs tout bêtes pour me faire aimer des femmes. N’importe quoi, pourvu qu’une vadrouillarde me remarque. Nouveau-né déjà, j’agitais indifféremment une main, un pied, un œil, la tête, afin que ma mère me prenne dans ses bras pour me tripoter. Mon corps m’est toujours apparu comme un banc d’essais, je n’ai fait que le mettre à l’épreuve, dans la seule perspective de me faire caresser, me faire lécher, afin de moins gerber la vie. Le manque d’éjaculations, voilà quel a été le nœud douloureux de la première partie de ma non-existence. A tel point que mes heures les plus productives je les ai consacrées à la seule idée de suicide. J’ignorais, et j’ignore encore ce que sont les choses, j’ignore tout de ces fabriques à misère qu’on appelle les humains ; rien de ce qui constitue les mécanismes sociaux de la Pétaudière à Lamentations ne me concerne. Je souffre simplement d’avoir à me traîner d’un jour à l’autre. Il n’y a aucun état de repos que je puisse atteindre. Et, mon seul mérite aura été de me rendre tout à fait inutilisable par les autres. Par conséquent, cette question du suicide est, je crois, loin derrière moi. Seul aurait pu me convenir un suicide antérieur, entendez par cette expression un suicide qui aurait pu me faire rebrousser chemin, retourner à l’instant d’avant la naissance, donc de l’autre côté de l’existence, et non pas du côté de la Blafarde. En somme, l’instant d’avant la vie. Celui-là seul aurait eu pour moi quelque valeur.
A vrai dire, je n’ai pas plus de goût pour la mort que pour la vie, mais je sens, par contre, très fortement l’appétence du ne pas être, et je connais en permanence le regret de n’être jamais tombé dans ce déduit d’imbécillités, d’abdications, d’obtuses rencontres et de renonciations qui constituent mon moi chaotique. A l’évidence, la vie n’est pas une solution, et ne le sera jamais. Elle n’est qu’une série d’appétits et de forces antagonistes, de petites contradictions qui aboutissent ou avortent, selon les circonstances, une suite d’essais mal articulés et totalement indifférents au sort de chacun pris isolément. Le mal est inégalement déposé en chaque homme, comme le génie ou le délire. De toute façon, le bien comme le mal sont le produit des circonstances et d’un levain plus ou moins agissant. Et puis, un jour, en me levant, je me suis dit qu’il serait idiot de déposer bêtement les armes en ingurgitant une bonne bouffée de néant car je n’étais, après tout, qu’au début du parcours, et qu’il me restait encore une palanquée d’impasses à visiter, chacune avec sa configuration particulière. Après tout, on ne se suicide la plupart du temps que par manque d’imagination. Dans le pire désarroi, il y a tant de manières de s’absenter, sans se supprimer, de disparaître, sans cesser de vivre. Combien de fois, de l’aube au crépuscule, ne me suis-je magiquement escamoté, sans mourir.
Depuis que j’ai renoncé il y a quelques plombes à l’idée ridicule de devenir Chartreux, Trappiste ou Frère mineur, et que j’ai troqué l’épais brouillard de Bruxelles pour le ciel plus clément de l’Andalousie, je n’ai cessé de multiplier mes essais en direction de la matière, et plus précisément en direction de la tirelire humide des ravageuses, de ce porte-monnaie à moustaches que je prends toujours un grand plaisir à lécher et à pénétrer. Je fus rapidement convaincu qu’une contrée apte à enfanter des clitoris aussi gracieux et aussi juteux devait m’offrir, à terme, bien d’autres révélations capitales, au sens spirituel s’entend. Pourquoi me le cacher plus longtemps : j’ai toujours adoré engouffrer ma langue et mon bistouri dans le frifri des gagneuses, seule manière pour moi de remonter à mes lointaines origines, au vide et au silence primordiaux sur lesquels débouche la jouissance. Chaque fois que je jouis, il me semble qu’enfin je suis chez moi, dans mon véritable royaume, dans ma patrie d’élection. Je sens maintenant que je n’ai plus rien à gagner du côté des arguties dialectiques, pas plus d’ailleurs que du côté de cet horrible surplace qu’on appelle méditation et qui a tant infesté les heures si mal occupées de mon adolescence. Par nature, je me sens si futile que seules m’intéressent aujourd’hui les distractions et l’évanouissement cosmique que peut m’offrir le sanctuaire bienveillant d’une escaladeuse de braguettes. Je m’accroche, pour mon compte, à ces chaleureuses Andalouses avec une ferveur reconnaissante.
La notion d’essai, aujourd’hui, me permet de me situer de manière sereine, et d’abord de m’accepter pour ce que je suis : un essai parmi les autres. Au lieu de cette entité structurée et homogène qu’on appelle l’identité, faribole à laquelle je ne crois plus, je me visualise de plus en plus nettement tel que je dois être depuis mes origines : un précipité d’essais ; la somme de ces essais ayant produit ma chaotique singularité, avec ses contours et son cachet uniques, me donne aujourd’hui un sentiment agréable de totale irresponsabilité. Vraiment, de totale irresponsabilité ! Je sens que si ces essais changeaient de trajectoire, comme ils le peuvent à tout instant, ils produiraient une personnalité dont je n’ai pas, bien entendu, la moindre idée. D’une parfaite indifférence quant à leur propre origine et à leurs précaires aboutissements, mes essais, que d’aucuns réduiront abusivement à mon seul libertinage, sont suprêmement déconnectés de toute signification matérialiste, morale ou amorale. D’ailleurs, en décortiquant la somme des essais qui font et défont un individu, on pourrait s’apercevoir qu’ils ne réussissent ou ne ratent pas plus que ceux qui font ou défont un autre spécimen pris au hasard.
Aussi, je crois, sans pessimisme aucun, que l’espoir d’une amélioration de cette fripouille qu’est l’homme est sans fondement, et à vrai dire je ne m’en soucie guère, d’autant plus que l’essai réussi ne se distingue absolument pas de l’essai raté. Mon activité manuelle de pénétration obsessionnelle du bois, qui n’est qu’une poursuite récréative de mes explorations sexuelles sur un terrain de jeu bien plus moelleux, et que mes agents de Pneuma présentent sans scrupule comme de l’art, je la vis paradoxalement comme une féérie d’essais en espérance d’éternité, au même titre que mes parties de jambes en l’air. Si l’inconscient existe, ce que je ne remets pas en cause - à quoi bon perdre mon temps à réfuter ceci ou cela -, il ne peut être que sous le pilotage automatique de l’instinct d’essai. A l’évidence, rien ne vient de moi, absolument rien, et j’ai bien sûr une réticence intellectuelle sans bornes à l’égard de ce culte douteux que l’on voue à la culture, tout comme à cette notion lénifiante d’histoire de l’art qui est présentée au troupeau des béotiens comme une liste de noms bien joliment ordonnés. Si ce n’était l’oseille considérable que cette croyance des mieux partagées me permet d’empocher régulièrement, pesetas dont j’ai urgemment besoin pour satisfaire mes caprices auprès des voluptueuses Carmencitas, il y a belle lurette que je me serais insurgé contre cette idolâtrie niaiseuse du Paradox’art en la jetant aux orties. Ah, ces femmes ! Il n'y aura eu, entre toutes ces amazones d’une nuit et ma petite carcasse répugnante, rien d’autre que cette tendresse infirme des gens superficiels par conviction, qui savent depuis toujours de quelle absence de nécessité procède la vie. Nous nous serons épargné, elles et moi, de connaître les mortifications inévitables d'une union érotique qui se traîne dans le temps, ainsi que l'usure de la gratitude que l'on doit à l'autre. La force que chaque fois j'ai puisée dans la désunion me venait du désir irrépressible de retourner rapidement sur mon territoire personnalisé de découragement et de fatigue, qui constitue, au fond, ma seule richesse, ma seule certitude. A moins que je ne sois, comme tout le monde, habité par cette idée que la vie ne vaut que pour un rendez-vous donné ou pour la lettre d’amour que l’on écrit ou que l’on espère. Longtemps, j’ai cru que tout le reste était primordial, alors que ce n’était que la préparation, la mise en scène de ce rendez-vous. Et cependant rien ne m’a davantage dupé, lors de ma puberté, que cette mascarade du renoncement à la chair.
Aujourd’hui que je suis retiré sur la berge, délivré enfin de ces remous, de ce commerce entre la vague et la rive, j’en contemple le flux et le reflux avec pitié. Le rendez-vous, les messages que l’on attend désormais n’en sont pas moins pathétiques et urgents ; peut-être même davantage, parce que, sans doute, les derniers. De l’absolu de la jouissance à la figue cotonneuse d’une gisquette de hasard, de ce fruit incroyable à l’absolu de la jouissance, je ne connais pas de dialogue plus émouvant, et tous ceux qui ont précédé celui que j’attends n’étaient qu’une pâle image, simple préfiguration de ma prochaine jouissance… ».
Au fil du temps n°1,2,3...(détails)

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