Les propos divergents et souvent contradictoires qui sont tenus sur les productions des 28 anartistes de cette fiction iconographique par les 28 théoristes des revues Postures et Riposte ont pour objectif de semer le trouble dans l'esprit du lecteur-regardeur, l'invitant ainsi à élaborer son propre récit.

8/05/2024

Benoît Cordelier selon Postures et Riposte (2/3)









                                                                            Au fil du temps n°1,2,3...(détails)

 

Benoît CORDELIER

Notion explorée : le segment

Titre : Au fil du temps n°1,2,3…

 

Un mauvais départ ! Par Riton Croce (revue Postures n°40)

« Depuis la publication de ses mémoires, nous savons que Benoît Cordelier connut sa première grande expérience mystique à l’âge de sept ans, durant l’un de ces lourds après-midi de Juillet où il arrive à tout gamin précoce de se demander à quel jeu pouvait bien jouer Socrate entre l’heure du déjeuner et celle du goûter. Enfant, Benoît Cordelier s’ennuyait déjà comme un croûton de pain sale oublié derrière une malle, mais c’est précisément à l’âge de raison qu’il entrevit pour la première fois la présence du rien. 

Un jour, raconte-t-il, il se sentit devenir aussi vide que les objets qui l’entouraient. C’est alors que ciel et terre disparurent, et que tout se transforma en une immense étendue de temps momifié. L’ennui, précise-t-il, fut son premier maître ; c’est par lui, et grâce à lui, qu’il lui fut donné de se connaître. Dès lors, il se mit à percevoir l’écoulement des heures, indépendantes de toute référence, de tout acte et de tout événement, un temps tyrannique, totalement disjoint de ce qui n’était pas lui. Encore aujourd’hui, il lui arrive d’évoquer cet après-midi terrible où, face à l’univers vacant, il eut la sensation de n’être plus qu’une fuite d’instants définitivement réfractaires à remplir leur fonction propre. Et depuis cet épisode, se référant avec nostalgie à ce stade feutré de l’univers où rien ne s’abaissait encore à surgir, il ne cesse de pleurer le temps béni où, vautré dans le virtuel et dans une plénitude antérieure au moi, il n’était pas encore engendré : n’être pas né, se répète-t-il chaque jour, dès le réveil, rien que d’y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace ! 

A en croire ses biographes, les longues heures inoccupées de son enfance se présentaient déjà comme autant de déserts qu’il ne savait comment traverser. Son âme ressemblait alors à une mer morte que nul oiseau ne pouvait survoler. A cette époque, il avait coutume de se réfugier au sein du cloître de l’abbaye cistercienne jouxtant sa cité dortoir, à seule fin de méditer sur la nocivité des entreprises du mauvais démiurge - celui qu’il qualifie toujours avec dédain de Père-la-Tuile -, et cette inappétence pour la vie, à elle seule, aurait pu être interprétée par son entourage familial comme un signal de détresse. Or, au lieu de l’encourager à s’enivrer des subtils parfums de l’existence ou, pour le moins, l’inciter à s’adonner à l’une des innombrables activités prisées par les jeunes gens de son âge, comme celle, des plus épanouissantes, consistant à effectuer bruyamment le tour complet de son quartier sur la roue arrière d’un vélomoteur emprunté, ses parents, assez maladroitement, le confortèrent dans son penchant manifeste au repli sur soi, en lui offrant, pour sa quinzième bougie, la collection soldée des divagations d’un moine obscur de la banlieue nord de Bruxelles qui prônait, sans se marrer, les savoureuses vertus de l’Idéal Anémique

Précocement désenchanté, avant même d’avoir connu l’ivresse des premières embrassades baveuses, au fond d’une cave, derrière les poubelles, le jeune Benoît Cordelier s’engouffra, avec l’énergie simulée du désespoir, et peut-être même - disent les plus lucides - avec une dose considérable de calcul, dans la construction méthodique d’une singularité remarquable qui puisse à jamais le distinguer de ses petits camarades. De cette excentricité, il n’attendait assurément qu’une chose : qu’elle lui tienne lieu de passeport spirituel lui permettant de s’extraire au plus vite du morne univers de sa classe sociale d’origine ! 

Et ainsi, comme n’importe quelle diseuse de bonne aventure aurait pu le prédire, la conjugaison triplement fâcheuse de son inexpérience, de ce physique ingrat de ouistiti mouillé qui faisait fuir même les gisquettes les plus laides, et enfin de ce poison distillé par la prose lénifiante dont il avait hérité lors de son quinzième anniversaire - littérature bon marché généralement destinée aux poussifs et aux fins de carrière -, le conduisit, de fil en aiguille, à se laisser intoxiquer par les élucubrations funestes d’un gourou de pacotille, au demeurant pas même Tibétain. Le malheur de Benoît Cordelier fut de se persuader que ce qui, à l’évidence, n’était qu’un légitime questionnement métaphysique devait se transmuer en vocation mystique qui, clamait-il alors sur un ton avantageux, ne tarderait pas à se transformer en accréditation sacerdotale pour entrer dans l’ordre monastique qu’il appelait confusément de ses vœux : celui des Trappistes. »   

                                       

Une frilosité fatale ! Par Pierre Nosentat (revue Riposte n°41)

 « Ce fut une énorme sottise romantique, de la part de Benoît Cordelier, de croire que le dégoût de la vie pouvait légitimement se décrypter comme l’annonce d’une vocation monacale. La pensée lui était certes venue de s’offrir une bonne tranche de réclusion volontaire à perpétuité, puisqu’il avait couru, un bref instant, se faire tâter à la maison-Dieu. Fort bien faite, l’expérience avait donné un résultat outrageusement négatif, et les autorités ecclésiastiques ne s’étaient pas gênées pour lui dire que quelque chose en lui s’opposait de façon irrémédiable à l’architecture de cet acéphale rigide et pieux qu’on nomme un Trappiste. C’était l’époque brumeuse où Benoît Cordelier ne rêvait que de couvent. Ironique, la vie le destina à une tout autre impasse. 

En effet, c’est pour n’avoir pu endosser cette magnifique robe de bure tant convoitée par certains ruminants d’absolu qu’il se réfugia, par dépit, dans ce qu’il faut bien appeler une très sommaire ébauche de projet artistique. Car même si, intellectuellement parlant, la foi s’imposait à lui comme une forme de délire bien plus enviable que l’art, parce que moins contestable, voire inattaquable dans ses présupposés, il dut cependant s’incliner, un soir de grand frimas, devant ce terrible constat : cette foi ne lui avait pas été offerte en partage ! Il réalisa alors, avec amertume, que sa rencontre avec Dieu ne s’était opérée jusque-là que sur le seul plan mental, par pure déduction logique, jamais comme une lumière embrasant son cœur ; et ce, pour une raison très prosaïque : son excessive frilosité ! 

De surcroît, incapable de chérir la moindre baliverne comme de se reposer dans un quelconque absolu, tout semblait conspirer pour le bannir du monde et pour le détourner de sa marche vers le ciel ; ne lui resta, pour patauger dans la fange de laquelle il était issu, qu’une tristesse sans direction. Lors de son ultime et maintenant légendaire retraite conventuelle, Benoît Cordelier consigna dans son journal intime quelques impressions à chaud qui, selon ses exégètes, expliqueraient à elles seules la dimension de rachat et de pénitence que son ascèse prendra quelques équinoxes plus tard : « Il ne fait pas encore jour et je suis complètement frigorifié. Pas même un petit chauffage d’appoint. De la minuscule cellule où j’essaie en vain de trouver le sommeil, j’entends, au bout de cet interminable couloir faisant fonction de congélateur, la voix des frères mineurs entonner en chœur leurs ritournelles séculaires, offrandes à un ciel exagérément latin et finalement trop peu oriental à mon goût. Plus tôt dans la nuit, leurs sandales s’étaient précipité avec agilité et ferveur vers la nef de l’église pour leur permettre de participer allègrement à l’office des matines, alors que la seule performance musicale dont je fus capable, en cet instant solennel, consista à claquer soigneusement du dentier, à jouer frénétiquement des castagnettes avec mes chicots. Et pourtant, Le Grand Ineffable, le Grand Stérile, l’Absent en personne aurait-il enfin débarqué pour assister à sa propre célébration, que jamais ô grand jamais, je n’aurais pu m’extraire, par une pareille froidure, de mon sac de couchage ! 

Tout compte fait, je crois bien qu’il me faudrait un cloître aussi vide que mon âme, pour m’y perdre définitivement sans l’assistance des cieux, et sans nul idéal de pureté à la clé. Et je me plais à rêver d’une vogue de retraites dans une éternité sans foi, une prise d’habit dans le néant, un Ordre affranchi des mystères, une hétairie dans laquelle chaque frère dédaignerait son salut comme celui des autres : un Ordre Laïc de l’Impossible Salut ». 

Si l’activité de Benoît Cordelier consistant, depuis maintenant plus de soixante ans, à enfiler des cordes dans des morceaux de bois aux formats variés, nous est favorablement présentée par ses laudateurs comme une ascèse laïque, alors il faut immédiatement préciser que celle-ci se distingue par son aspect pour le moins lucratif, à en juger par les bénéfices juteux qu’il réalisa durant ce dernier demi-siècle. A l’évidence, c’est rarement d’un ancien pauvre que l’on parvient à faire un moine ; on passe bien plus aisément du berceau des nantis à une austérité volontaire. Les nécessiteux, dès qu’ils cessent de l’être, une fois sortis du pétrin, estiment avoir besoin de tout ce qu’ils n’ont pas eu dans leur enfance, y compris et surtout de ce superflu dont même le plus enragé des consommateurs pourrait, par instants, dénigrer le caractère dérisoire.

C’est sans doute la raison pour laquelle Benoît Cordelier se venge aujourd’hui de son passé en laissant fonctionner en continu les énormes radiateurs de son hacienda, saison estivale comprise ! Rappelons simplement, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, que ce parvenu connaît l’infortune de vivre en Andalousie, qui, comme chacun sait, est l’une des régions les plus glaciales de la planète ! »









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