Les propos divergents et souvent contradictoires qui sont tenus sur les productions des 28 anartistes de cette fiction iconographique par les 28 théoristes des revues Postures et Riposte ont pour objectif de semer le trouble dans l'esprit du lecteur-regardeur, l'invitant ainsi à élaborer son propre récit.

8/05/2024

Benoît Cordelier selon Postures et Riposte (1/3)

 







                                                                           Au fil du temps n°1,2,3...(détails)

 

Benoît CORDELIER

Notion explorée : le segment

 Le cordon sans fin  se décline toujours selon un segment ( x à y). De surcroît,  son module de base en polyéthylène comporte 28 segments de cordelettes moulées sur chaque face.  

Titre : Au fil du temps n°1,2,3…

 

Une mythologie individuelle par Line Fontic (revue Postures n°31).

«De nombreux historiens inscrivent l’orthogonalité de la plupart des compositions de Benoît Cordelier dans une filiation moderniste qui aurait pris la grille pour emblème. Devenue de plus en plus rigoureuse et manifeste au fil du vingtième siècle, cette grille qui symbolise généralement la volonté de silence de l’art moderne et son hostilité envers toute narration, se présente, a contrario, pour le Belgo-andalou, comme l'expression de son désir d’ancrer sa pratique sur le récit fondateur de sa vocation monacale sublimée. Au sein de la rédaction de Postures, nous ne pouvons que nous réjouir de cet heureux mariage entre littérature et peinture ! » 

 

Une vocation contrariée !  Par Serena Petronit (revue Riposte n°32)

«La créature au physique ingrat, qui, par malchance, présente de surcroît un défaut d’élocution, est exposée plus que toute autre à deux tentations morbides : d’abord, à celle du retrait du monde, posture qui aime à se présenter comme une forme de sagesse, et qui n’est, le plus souvent, que l’autre visage de la crainte légitime d’apparaître en public; ensuite à celle du mutisme, posture qui, elle, s’efforce de faire accroire à de la profondeur là où il n’y a qu’un manque de confiance en la singularité de son propre ramage, et qui n’est pas tant cette tournure d’esprit s’opposant de façon exemplaire à la logorrhée ambiante que l’expression manifeste d’un énorme complexe d’infériorité. Prenant acte de son interminable retraite de plus de soixante ans, comme de son silence légendaire, il n’est pas absurde de penser que le très disgracieux et très bredouillant Benoît Cordelier n’a su échapper ni à l’un ni à l’autre de ces deux travers.

Les faits sont maintenant établis : inapte à se plier aux rites liturgiques les plus élémentaires, Benoît Cordelier ne vécut les quelques semaines de son noviciat impur qu’en marge du couvent. Souffrant, pour couronner le tout, d’une frilosité congénitale, cet être à la couenne par trop délicate se rangea, par une nuit glaciale, à l’idée somme toute contestable selon laquelle certaines vocations ne seraient destinées qu’aux seuls corps vigoureux. Terrifié par les morsures que les basses températures pourraient infliger à ses douillettes, pas une seule fois, durant son séminaire, il ne daigna s’extraire de son sac de couchage pour se rendre aux matines, à une heure de la nuit qu’il estimait sans doute plus propice aux rêves érotiques qu’à la célébration de Dieu. Par un juste retour de bâton venant châtier son indéniable absence de foi, l’ordre des Frères mineurs lui barra pour toujours la route lumineuse qui conduit d’autres viandes moins chochottes vers le noble habit de bure. 

Du moine, Benoît Cordelier n’avait tout au plus que l’esprit d’imitation, sans aucune de ses certitudes, une horreur du temps, sans nul espoir d’éternité, enfin une conception de la vie qui le prédisposait à la fuir, sans moyen de lui substituer autre chose. C’est, en tout cas, dans l’avortement précoce de sa trop molle vocation pour le mode de vie érémitique que nombre de ses louangeurs aiment à situer l’origine de la forme particulièrement austère que prendra sa pratique artistique, mortification monomaniaque qui, de l’aurore au couchant, consiste à enfiler des cordes dans des morceaux de bois préalablement criblés de trous, puis à recouvrir cette composition plutôt sommaire de nuances terreuses lui rappelant avec regret la magnifique couleur brunâtre de cette robe de bure que jamais il ne put endosser. Inconsolable de n’avoir pu transcender l’humaine faiblesse de sa chair meurtrie par les basses températures, Benoît Cordelier essaie de se racheter aux yeux de l’Eternel, en faisant pénitence. 

Ainsi, depuis plus de soixante ans, dans le cadre d’une hacienda andalouse confortablement chauffée l’été comme l’hiver, il s’impose une ascèse exemplaire excluant toute forme de compromission avec les teintes vives, symboles vulgaires et démoniaques, selon lui, de toutes les pulsions du corps. Par cette tentative de réparation sans fin, nous serinent, ravies, quelques féministes de son entourage, l’ancien séminariste ne viserait ni plus ni moins qu’à réhabiliter une très ancienne activité domestique que l’insupportable ordre patriarcal aurait trop longtemps tenue pour rustique : la couture sur bois ! »