Les propos divergents et souvent contradictoires qui sont tenus sur les productions des 28 anartistes de cette fiction iconographique par les 28 théoristes des revues Postures et Riposte ont pour objectif de semer le trouble dans l'esprit du lecteur-regardeur, l'invitant ainsi à élaborer son propre récit.

8/07/2024

Chet Arpius selon Postures et Riposte (4/5)



                                                                       Pastiches d'après Allan Mac Collum









La cité des profanations de Chet Arpius, détails (pastiches d'après les anartistes de Pneuma)
 

 Chet ARPIUS

Notion explorée: le changement d'échelle

Titre: La cité des profanations

 

La cité des profanations par Piet Melcox (revue Postures n°13)

"S’il est une œuvre de l’esprit singulièrement belliqueuse de laquelle les constructions de Chet Arpius pourraient, de prime abord, se réclamer, c’est bien celle de Jérôme Bosch. En effet, on y trouve la même profusion d’êtres cruels évoluant dans un monde apocalyptique où ne règnent que crimes, sévices et sacrilèges. Cependant, à la différence des représentations effrayantes du Flamand, dans lesquelles se côtoient, de façon souvent confuse, agresseurs et stigmatisés, tortionnaires et suppliciés, la construction modulaire du Lituanien, intitulée la cité des profanations, met en scène, non plus des bourreaux se délectant à tourmenter leurs congénères, mais, de façon bien plus prophylactique, une pléiade de personnages de fictions, héros ou antihéros populaires s’étant reconvertis, pour l’occasion, dans la maltraitance systématique de deux entités qui, bien qu’ontologiquement différentes de la leur, en sont toutefois des émanations soit naturelles et automatiques (les gamètes), soit artificielles et allégoriques (les œuvres d’art). Dans le cas des peintures de Bosch, l’agression porte toujours sur un corps semblable mais étranger à celui de l’agresseur, donc sur une forme d’emblée extérieure au personnage qui est à l’origine de la violence ; dans le cas des compositions du natif de Kaunas, sur des représentations qui pourraient être consubstantielles au corps ou à l’imaginaire du profanateur, donc sur des formes symboliques stylisées qui n’ont été extériorisées que par l’artifice de la métaphore, figures endogènes dont la source est tantôt biologique (simulacres de gamètes), tantôt psychique (simulacres d’œuvres d’art). 

C’est ainsi que, plutôt que de situer le Mal dans un objet ou dans un processus exogène - ce qui est une manière courante de s’innocenter à peu de frais -, le Lituanien a choisi de le localiser plus implacablement en nous, au niveau des ovaires et des testicules (ovules et spermatozoïdes), et, pour toutes les fois où les puissances maléfiques décident de se manifester par un canal plus subtil que celui de la procréation, dans cet étrange et impérieux besoin que les philosophes désignent sous le terme de volonté d’art. Précisons que, pour Chet Arpius, en tant que fruits d’une démiurgie héritée de Jahvé - notre lointain précurseur -, les œuvres issues de notre imagination ne sont pas moins pathogènes, et donc moins haïssables, que ces ectoplasmes braillards que d’aucuns appellent niaisement des bébés. Conscient, d’une part, que toute production, qu’elle soit de chair ou de matière, finit invariablement par se retourner contre son auteur, d’autre part, que vivre équivaut à l’impossibilité de s’abstenir, le jeune Balte s’est fixé pour objectif paradoxal de construire un petit théâtre dans lequel les figurines qu’il met en scène n’ont de cesse d’exterminer les spermatozoïdes et les ovules qui sont à portée de leur lance ou de leur épée justicière, et que, lorsqu’en période de disette, ils n’ont, les malheureux, aucun gamète à occire, ils se consolent comme ils peuvent en profanant quelques réalisations artistiques de renom qui ont été préalablement pastichées. Aussi dirai-je aux rédacteurs de Riposte qui ont hâtivement rangé la cité des profanations dans une veine post-situationniste - dont le dessein premier serait de ridiculiser le gigantisme et le caractère spectaculaire des productions contemporaines - qu’ils ont passablement occulté la dimension métaphysique du propos de Chet Arpius. 

En effet, pour le Lituanien, tout discours qui repose sur une prétendue aliénation de l’individu - propos récurrent que Debord et ses épigones ont naïvement emprunté aux marxistes - n’est qu’une vulgaire et complaisante diversion intellectuelle permettant d’évacuer les seuls questionnements qui comptent véritablement pour un Gnostique, à savoir ceux ayant trait à la complicité ancestrale de l’espèce verbeuse avec les forces démiurgiques. Comme si, à elle seule, la sortie prométhéenne de la société du spectacle ou du capitaclysme allait nous permettre de venir à bout de la tragédie que constitue toute naissance, avec son interminable cortège de déboires, d’humiliations et de souffrances ! 

Donc, rien de nouveau sous le soleil prétendument critique du corpus situationniste, puisque, sous toutes les latitudes et à toutes les époques, les individus ont toujours préféré situer le Mal à l’extérieur de leur vertueuse personne, et le fait que cette idéologie de l’aliénation le place désormais dans la figure majuscule du Patron, du Bourgeois, de l’Etat, de la Société du Spectacle, ou encore du Capitaclysme, ne change rien à l’affaire ; toute cette indignation de façade reste entièrement inféodée à la stratégie d’enfumage choisie par les marionnettistes de l’ombre, qui est de tout faire pour éviter que les primates costumés ne s’en prennent à la seule divinité commune à toutes les civilisations : la fertilité ! 

Ne nous aveuglons pas, pour autant : il sera toujours impossible de faire admettre à celui qui a une très haute opinion de lui-même que le Mal est, depuis le début, confortablement installé  dans la forteresse ; comme il sera toujours impossible de faire admettre à un père ou à une mère que leur enfant ce n’est rien, après tout, qu’un peu de pourriture en suspens. Qui donc accepterait de se sacrifier et de payer pendant vingt ans, trente ans, voire davantage, pour de la pourriture en suspens ? Quelle est cette force pernicieuse qui pousse invariablement les femmes à s’infliger cette fastidieuse et criminelle corvée de la perpétuation, alors qu’elles disposent à présent d’une gamme élargie de moyens contraceptifs ? Et surtout, pourquoi la recherche contraceptive ne s’est-elle jamais consacrée au genre masculin ? Pourquoi les instances médicales ont-elles toujours infantilisé les porteurs de roubignoles sur cette question cruciale, au point de les persuader que la contraception ne saurait se conjuguer qu’au féminin ? Serait-ce simplement pour perpétuer leur dépendance ancestrale à l’égard des pondeuses ? Pourquoi tant d’hommes sont-ils devenus pères au fil des siècles sans l’avoir choisi en conscience ? Combien de vies brisées, ployant chaque jour davantage sous la rhétorique épicière de la responsabilité morale ? Les femelles seraient-elles les suppôts de Satan, le jouet d’une Nature perverse ? De nos jours, on a même réussi à accréditer l’idée que les Pères de l’Eglise étaient frénétiquement natalistes. C’est pourtant une ineptie. 

Au contraire, la plupart d’entre eux ont laissé entendre qu’il valait mieux s’abstenir dans ce domaine, et que, de cette manière, la fin des temps - donc, le royaume de Dieu - arriverait plus vite. Mais ils énoncèrent cette prescription avec l’extrême prudence des gens avides de pouvoir. Ils savaient pertinemment que, sous peine de perdre leur influence - autant dire leur principale clientèle -, il ne fallait surtout pas toucher au culte le plus profond et le plus farouche, celui auquel la très grande majorité des femmes reste attachée de façon atavique : le culte de l’enfantement ! Seuls les gnostiques furent lucides et intraitables en refusant la prolifération morbide de la chair à la surface de ce Laboratoire des humiliations qu’est la Terre, et ils n’eurent d’autre choix que de s’isoler prudemment dans les marges de la société, afin de ne pas être persécutés ou assassinés. Dans l’histoire des civilisations, n’ont véritablement prospéré que les sectes qui, aspirant à la domination absolue, ont continument glorifié la procréation !"

 

 Chet Arpius, un ennemi du genre humain! par Théo Silit (revue Riposte n°14)

"Je n’irai pas jusqu’à affirmer que la profession de foi de Chet Arpius est une forme pernicieuse de nihilisme qui évacue un peu vite l’éternel désir d’enfantement des femmes, mais, quand même, s’opposer avec autant de virulence aux symboles de la procréation n’est-t-il pas la manifestation bornée d’un esprit malade ? Si tout le monde adoptait une position aussi radicale, que deviendrait la prodigieuse épopée du genre humain ?" 












La cité des profanations, détails (pastiches d'après les anartistes de Pneuma)

        Pastiche d'après Buchal de la collection Yoon Ja et Paul Devautour





                                                                               Pastiche d'après Yayoi Kusama