Les propos divergents et souvent contradictoires qui sont tenus sur les productions des 28 anartistes de cette fiction iconographique par les 28 théoristes des revues Postures et Riposte ont pour objectif de semer le trouble dans l'esprit du lecteur-regardeur, l'invitant ainsi à élaborer son propre récit.

8/01/2024

Carmen Arrugas selon Postures et Riposte (2/3)

                                                                                           Série Clôtures n°14

Carmen Arrugas

      Notion explorée: le pli

De profil, au ras du sol, le cordon sans fin se présente comme une sinusoïde décrivant une succession de plis. Le pli est ce qui couvre et qui découvre. 

        Titre: Clôtures n°1,2,3...

 

Une réhabilitation nécessaire ! Par Eric Tiaf (revue Postures n°7)

« Le fait que le régime franquiste soit parvenu à tenir Carmen Arrugas à l’écart d’une confrontation internationale avec les artistes les moins timides de sa génération rend d’autant plus nécessaire une réhabilitation de l’audace qui fut autrefois la sienne. Refusant avec autant de force la maternité que le travail, son geste artistique majeur consista à recoudre solidement le collier de ce réceptacle en toile de lin qui, dans le passé, lui procura tant de tours de reins. Le projet de Carmen Arrugas consista à empêcher les trois kilos de galets - avec lesquels elle lestait le fond de chacun de ses sacs utérins - de retrouver le chemin de la sortie (dans son esprit, cette charge signifiante correspondait au poids moyen d’un nouveau-né). Par son geste de clôture, la native d’Almeria parvint ainsi à retirer toute perspective utilitaire à l’objet pathogène qui l’avait jadis asservi et à le métamorphoser en un corps réduit, sur un mode métonymique, à la dimension d’une matrice géante stérilisée. 

Cette production, que des esprits chagrins jugent problématique, comporte toutefois deux vertus cardinales : la première, d’être on ne peut plus décorative, la seconde, et non la moindre, de s’opposer à cette idée funeste de procréation. L’humiliation physique d’avoir subi sept avortements clandestins, ravivée quelques cycles ovariens plus tard par la douleur morale d’avoir également connu les affres d’une fausse couche non moins éprouvante, à une époque où malheureusement les femmes ne disposaient d’aucun moyen contraceptif digne de ce nom, conduisirent cette opposante à l’idéologie familialiste à transférer sa rage existentielle dans une cascade de productions intitulées Clôtures. La saillie vengeresse de cette disciple d’Athéna à l’égard du Père-la-Tuile (ce Bâcleur de la Création, comme l’appellent les Gnostiques) ne saurait être plus explicite : elle consista à clôturer symboliquement cette maudite béance féminine par laquelle se donne à la fois et la vie et la mort, si l’on veut bien considérer que mettre au monde c’est donner la vie à un être qui aura pour perspective inéluctable : le tombeau. 

Que le sac postal qui constitue le support récurrent de cette transfiguration apparaisse comme la métaphore redoublée des cavités vaginale et utérine, de la foufoune et de la succursale du diable, de cette salle de jeux par trop séduisante et de cette immémoriale fabrique à viande putrescible, que toutes les productions sérielles de Carmen Arrugas soient invariablement constituées de sept modules, voilà qui s’imposa, aux yeux même des profanes, comme un manifeste d’une rare agressivité contre l’enfantement et ce soi-disant désir de maternité que chaque femme porterait inscrits en elle comme une fatalité liée à son destin de pondeuse programmée. »

 

De la fausse monnaie ! Par Niel Mosca (revue Riposte n°8)

« Les morues séchées de cette jeune anarchiste andalouse qui, dit-on, vient de se suicider sans grande considération pour nos valeurs chrétiennes, et que ses compatriotes soi-disant éclairés essaient de nous présenter, à grand renfort d’explications fumeuses, comme injustement sous-estimées par les culs bénis parisiens, relèvent de manière par trop déterministe des professions de postière et de couturière qu’elle a exercées à contre cœur pendant près de quatorze ans. C’est oublier un peu vite qu’il n’y a pas de sots métiers mais uniquement de sottes personnes voulant à tout prix se dérober à leur noble destin d’ouvrières. 

Nous n’hésitons pas à déclarer que toute cette armée de clercs ibériques ne manipule que du vent, en l’occurrence des œuvres creuses, dénuées de toute substance, de la fausse monnaie en somme, une parodie d’art sans valeur aucune. Comment ne pas voir que l’indécente et remuante publicité faite aux objets obscènes et affligeants de Carmen Arrugas - qui relèvent d’une pratique complètement tarabiscotée, artificielle et vulgaire -, n’a pour seul résultat que d’intimider, de décourager et de frapper d’inhibition, de paralysie et de mort, l’art authentique, partout où il pourrait avoir des velléités de se manifester sous les formes de la joie de vivre ! La production triviale de Carmen Arrugas est gravement faussée par son humeur unilatérale et nihiliste. 

Ne cherchant qu’à souligner un seul point de vue - la procréation comme asservissement éternel de la femme -, elle nous parait simpliste et exclusive tout à la fois. Avec ce comportement destructeur, l’Espagnole n’est parvenue à créer que des ouvrages monotones et sans vertu ; car un ouvrage est pauvre s’il est, comme le sien, le fruit d’un seul éclairage lourdement insistant. Rien de bon ne surgit d’une démarche où ne soufflent en même temps de nombreux vents contraires. Pour notre part, nous attendons d’une œuvre d’art qu’elle soit un tourbillon et l’on ne peut obtenir cette effervescence en soufflant dans une seule direction. Avec la disposition d’esprit par trop contestataire de Carmen Arrugas, on n’obtient rien qui ressemble à la richesse et à la diversité de la vie. La force de la bonne peinture et son avantage sur le jargon plus ou moins éploré qui sert de béquille intellectuelle aux déjections pornographiques de cette anartiste, c’est qu’elle peut énoncer beaucoup de choses simultanément et parfois même des choses inverses. C’est par conséquent faire de la pratique picturale le plus mauvais usage que de la réduire à n’énoncer qu’un seul point de vue. Elle se transforme alors en illustration ou en démonstration d’une thèse, ce qui n’est pas à proprement parler ce que nous attendons d’elle, ni ce qu’elle peut offrir de mieux. Nous la préférons lorsqu’elle se fait synthétique comme un œuf et lorsqu’elle présente le regard de l’artiste sur le monde comme aucun discours ne saurait le faire : en gerbes, en nœuds inextricables. 

Ceux qui tentent de réécrire avantageusement la biographie de l’Andalouse et qui s’acharnent à flatter ses inepties vulvaires devraient pourtant savoir que ces quelques fantaisies de petite main ne vaudront jamais guère plus qu’une poignée de pesetas sur le marché aux puces d’Almeria. Que Dieu, Le Greco et Le Bernin réunis dans leur grande mansuétude veuillent bien pardonner à ces exégètes de pacotille leur insipide diarrhée discursive ! Toute production enfantée dans la douleur n’est pas obligatoirement un chef d’œuvre méconnu ; la réhabilitation systématique des prétendus génies oubliés ou incompris peut rapidement tourner au jeu de salon ou à la simple coquetterie, devenir une sorte de parti pris maniaque et comme un conformisme à rebours. 

Dans ce qu’il est inconvenant d’appeler l’œuvre d’Arrugas, la signification demeure toujours extérieure aux objets eux-mêmes, c’est-à-dire que ceux-ci ne peuvent jamais produire du sens sans leur articulation forcée à un discours arbitrairement nourri de références prétendument savantes. Bien que ces modules, à la gluante et très baveuse connotation vaginale, évoquent sans conteste une boutonnière juteuse, ils ne dévoilent leur hypothétique intérêt qu’une fois reliés à un récit importé qui est toujours antérieur ou postérieur au moment supposé de leur réalisation. Si cette dilettante n’avait reçu le soutien de quelques snobinards cautionnant cette ineptie qu’on appelle le Paradox’art, la production de l’Andalouse se serait effondrée depuis fort longtemps, en dépit de ses qualités décoratives indéniables, incapable qu’elle est d’engendrer par elle-même une quelconque signification ; sa valeur la plus intéressante réside sans doute dans cette menace constante d’effondrement qui pèse sur elle - et nous nous en réjouissons. »