Les propos divergents et souvent contradictoires qui sont tenus sur les productions des 28 anartistes de cette fiction iconographique par les 28 théoristes des revues Postures et Riposte ont pour objectif de semer le trouble dans l'esprit du lecteur-regardeur, l'invitant ainsi à élaborer son propre récit.

8/01/2024

Carmen Arrugas selon Postures et Riposte (1/3)






    Carmen Arrugas

      Notion explorée: le pli

De profil, au ras du sol, le cordon sans fin se présente comme une sinusoïde décrivant une succession de plis. Le pli est ce qui couvre et qui découvre. 

        Titre: Clôtures n°1,2,3...


Une douleur transfigurée par Sonia Estrilit (revue Postures n°7)

« Dès l’âge de quatorze ans, Carmen Arrugas fut contrainte, pour subsister, d’exercer le métier fort éprouvant de manutentionnaire à la poste. Durant une décennie, sa besogne consista à trimballer sans relâche de gros sacs en lin qui contenaient lettres et paquets. Mais, attitude étrange, plutôt que d’entrer au syndicat afin de lutter comme tout le monde pour des jours meilleurs, elle préféra diriger sa haine contre ce sac postal, qui, seul, selon sa sensibilité, devait être tenu pour responsable de son éreintante activité. Bien décidée à lui régler son compte, elle prépara méticuleusement sa vengeance. 

La prouesse de l’Andalouse, si prouesse il y peut y avoir dans un geste chargé de tant d’exécration, fut de retirer définitivement sa valeur d’usage à l’outil de travail qu’elle estimait source de tous ses maux. Par quelle astuce parvint-elle à rendre cet objet définitivement inoffensif ? Tout simplement, en lui ligaturant rageusement la gorge par de solides points de couture, avant qu’il ne soit rempli d’avis d’imposition et de créances d’huissier. Et ainsi, en lui ôtant son aspect le plus malfaisant - qui est de provoquer de méchants lumbagos aux prolétaires -, elle le fit passer, par un subtil tour de prestidigitation, de l’univers de la transpiration à celui, plus gratifiant, de la transfiguration symbolique ! De 1944 à 1953, date de sa mystérieuse disparition, avec ces milliers de sacs en lin qu’elle déroba sans scrupule à l’Etat espagnol, mais aussi avec la contribution de quelques kilomètres de fil à coudre, Carmen Arrugas ne cessa de décliner une forme générique représentant une vulve géante de un mètre vingt de hauteur qui se ponctue toujours, dans la partie supérieure de l’encolure du sac, par un anneau en métal faisant office de piercing clitoridien et, par la même occasion, de système d’accrochage. 

L’originalité de la contribution plastique de l’Andalouse consista à détourner astucieusement le tissu de sa vocation première - qui est de cacher et de parer la nudité - pour le désigner, à rebours, comme matériau qui, une fois manipulé par ses petites mains expertes, vint révéler, sur un mode métaphorique, et par un renversement pour le moins paradoxal, cette partie intime du corps de la femme qui fut en permanence refoulée - ou dissimulée - par les historiens de la peinture et de la sculpture, à savoir ces plis des organes génitaux qu’on appelle petites et grandes lèvres. »

 

Un suicide fantasmé par  Sim Calone (revue Riposte n°8)

Faire œuvre, aura consisté, pour Carmen Arrugas, à mettre en forme le poids d’une vie bien trop lourde à supporter - comme à transmettre. Depuis la ligature volontaire de ses trompes de Fallope en 1944 dans une clinique uqbarienne, deux équinoxes seulement après avoir cassé son œuf (entendez après cette fausse couche dans laquelle elle perdit tragiquement son avorton, étranglé par son propre cordon ombilical, lors de l’expulsion), la pratique artistique de l’Andalouse se réduisit à une tentative de réparation de cette mise à mort bien involontaire de sa progéniture, mise à mort que jamais elle ne se pardonna. 

Dès lors, les très compulsives séries de clôtures qui se succèderont au fil du temps ne seront qu’une longue suite de variations ténébristes. Ce travail s’achèvera néanmoins par une sublime série de linceuls blancs qui annoncera ses adieux à l’infernale Machine à Gémissements. Actrice ayant théâtralisé sa mise en abyme, Carmen Arrugas laissera longtemps planer sur elle le soupçon d’avoir un peu trop facilement consenti à son propre effacement ; pire sans doute, de l’avoir un peu trop complaisamment désiré.  En effet, il est impossible de ne pas effectuer un rapprochement entre l’impertinence des prières que certains Gnostiques adressaient jadis au mauvais démiurge (jugé par eux responsable de cette Création ratée) et les séries de Clôtures qui expriment, jusque dans la virulence de leur titre, le déni de la pulsion originelle d’engendrement ! Celle à qui la mort a donné raison d’avoir œuvré en conscience avec le savoir de sa disparition imminente laisse ainsi à la postérité l’aura inaltérable d’un être trop sensible pour se résigner à vivre. 

Incontestablement, cette exilée du cosmos savait qu’en ayant chuté dans la matière, les tourments de son âme lui serviraient de passeport pour accéder à la destinée d’une mort calculable ; rien ne nous dit, pour autant, si elle se suicida parce qu’elle se savait condamnée à répéter une double clôture (refuser de donner la vie pour la mort et se soustraire à la démiurgie artistique en refusant de se renouveler formellement) ou si elle le fit par pure coquetterie, afin que son nom se grave durablement dans la mémoire des plus crédules. Entrée à l’âge de vingt-huit ans dans le panthéon du Paradox’art, Carmen Arrugas appartient sans conteste à l’éphémère catégorie des étoiles filantes. Certains admirateurs dépressifs ont répandu l’idée absurde qu’elle se serait pendu haut et court dans son atelier d’Almeria, à l’aide d’une corde au diamètre strictement identique à celui du cordon ombilical qui étrangla sa propre progéniture lors d’une fausse couche qui, neuf ans plus tôt, tourna au drame. Mais nous pensons, au sein de la rédaction de Riposte, que cette rumeur est totalement infondée. Suite à cet avortement blâmable, cette mystique andalouse aurait réagi, selon ses laudateurs, avec une forte dose de culpabilité, culpabilité qui la conduisit petit à petit à sa perte. Elle fit de la représentation allégorique de ce cordon ombilical un motif obsessionnel que l’on retrouvera dès lors dans tous ses travaux sous l’aspect d’une corde dessinant le contour inquiétant et non moins explicite d’un nœud coulant. Malgré leur incontestable dimension organique, les artefacts de Carmen Arrugas semblent appartenir à un ordre fossilisé : ce sont des chairs mortes, des espèces d’avortons ressemblant à ceux dont, à sept reprises, elle s’était débarrassée dans l’urgence et la peur. »

    
                                                                                                     
Le Greco                                                                          

                                                  

                                                                        Clôtures n°56 (détail)

                                                                            Clôtures n°56



                                                                                         Clôtures n°35 (détail)


                                                                                      
         Clôtures n°72