La cité des profanations de Chet Arpius, détails (pastiches d'après les anartistes de Pneuma) Chet ARPIUS
Notion explorée: le changement d'échelle
Titre: La cité des profanations
Une économie de moyens, par Sonia Estrilit, (revue Postures n° 18)
"La plupart des productions de l’art comptant pour rien s’apparentent
aux grenouilles de la fable ; elles se caractérisent par l’obésité de leur
désir - qui est de porter à son paroxysme le fantasme de la toute-puissance.
Voilà le constat décisif auquel semble nous inviter la cité des profanations ! En faisant de la miniature et de la
réduction d’échelle la pierre de touche de sa subtile critique de
l’œuvre-monument, Chet Arpius s’inscrit dans la lignée de ceux qui considèrent
qu’une proposition destinée à l’appréciation esthétique ne vaut que par
l’économie de moyens dont elle procède ; en d’autres termes, que la force de
séduction d’une œuvre de l’esprit ne dépend nullement de son gigantisme ou de
son haut degré de technologie incorporée, mais plus vraisemblablement de l’écho que
suscite en nous sa charge symbolique, eu égard, précisément, à la modestie des
outils et des matériaux convoqués.
Ceci dit, à ne se focaliser que sur cet
argument, l’observateur peu averti pourrait conclure, de façon hâtive, que
l’œuvre du Lituanien ne dépend que des seuls caprices de l’imagination, cette abstraction lumineuse que, par une fantaisie
inconcevable, les chroniqueurs de la revue Riposte
préfèrent appeler le Conseil Supérieur de la Matière Grise.
Or, à l’évidence, Chet Arpius aspire bien moins à flatter la reine des facultés qu’à se moquer de ce qui est objet de
dévotion pour le plus grand nombre. Selon lui, la passion dominante, celle qui
s’impose invariablement au troupeau, sous toutes les latitudes et à toutes les
époques, se résume au culte de la procréation ; telle serait la forme
perpétuelle de notre soumission bestiale à l’ordre du monde.
Cependant, à
rebours de tous les consolateurs de profession qui, pour contrecarrer le
terrorisme des hormones, se plaisent à glorifier l’art, au motif que sa
fonction civilisatrice serait d’arracher les individus au règne des instincts -
n’hésitant pas, au passage, à le brandir orgueilleusement comme noble réponse à
cette affligeante demande de progéniture qui émane du genre humain -, le
Lituanien considère que la volonté d’art
n’est pas moins blâmable que le désir d’engendrement, et, après mûr examen, que
l’art n’est rien de plus qu’un misérable
os à ronger qui participe de la même hystérie démiurgique que celle des gamètes.
On le voit : les espiègleries de Chet Arpius portent simultanément sur
deux objets d’adoration que le commun des mortels n’est pas du tout disposé à
jeter aux orties.
C’est pourtant de ce double refus, alimenté par un esprit
pour le moins facétieux, que naquit la
cité des profanations. A ce jour, aucun commentateur n’avait jugé utile de
le préciser : cette sculpture construite
est composée d’une pléthore de scénettes parodiant, pêle-mêle, des objets qui
proviennent aussi bien du champ de l’art
comptant pour rien que de celui du Paradox’art.
Dans la première catégorie, on trouvera des pastiches d’œuvres comme celles
de Jean-Pierre Raynaud, Daniel Buren, Niki de Saint-Phalle, Louise Bourgeois,
Gustave Courbet, Edouard Manet, Paolo Uccello, Carl André, Wim Delvoye, Tony
Cragg, Allan Mac Collum, J. Duplo, Lawrence Weiner, Jean-Luc Parant, Kit
Rangeta, Reiner Ruthenbeck, Rosa Bonheur, Daniel Buren, Buchal et Clavel, Alain
Sechas, Gladys Clover, Mona Hatoum, Takashi Murakami, David Vincent, Claudio
Parmiggiani, Constantin Brancusi ou encore Yayoi Kusama ; dans la seconde
catégorie, on trouvera parodiés - de façon délibérément exhaustive - l’ensemble
des paradigmes formels ou notionnels développés par ces anartistes que Ben Harsiflout et la revue Postures ont machiavéliquement promus depuis que l’Orbis Tertius a décidé d’introduire sur
Terre des objets en provenance de la planète Tlön.
Dès lors, comment ne pas souligner ce qui constitue le
principal enjeu esthétique du labyrinthe
des hypothèses masquées, à savoir la mise en exergue de la tension
stylistique entre les productions d’Alberto Fushni et celles de Chet
Arpius, tension qui illustre remarquablement la réflexion d’Eugenio d’Ors sur
la distribution conflictuelle programmée de ces quelques règles immuables de
composition (les fameux éons du classique et du baroque) - que l’Espagnol osa courageusement présenter comme des
entités spirituelles ayant une dimension à la fois éternelle et
concomitante !
En effet, si le
cordon sans fin (segment x à y) de l’Uqbarien se présente comme une
dénotation synthétique de son propre musée imaginaire - ou, plus précisément, de celui, sur-mesure,
que lui concocta l’énigmatique agence Pneuma
-, tout en étant, par ailleurs, l’indispensable fil d’Ariane du labyrinthe des hypothèses masquées, la cité des profanations du Lituanien en
constitue à la fois son exemplification analytique et son architecture
recomposable. Astucieuse répartition des fonctions : là où le cordon sans fin d’Alberto Fushni,
dans le processus de sa lente et complexe élaboration, prenait soin de dissimuler
au regardeur les vingt-huit paramètres formels ou notionnels qui furent
syncrétiquement empruntés à l’histoire de l’art, la cité des profanations de Chet Arpius s’applique, à rebours, à
les dévoiler méticuleusement, en les décortiquant l’un après l’autre, dans une
transparence que l’on aurait pu qualifier d’obscène, si elle ne participait
d’une savante stratégie élaborée de longue date par les émissaires de l’Orbis Tertius. C’est la raison pour
laquelle, à la forme classique, épurée, ramassée, et intelligemment ésotérique
du premier, répondit la forme baroque, chaotique, déployée, et habilement
exotérique du second. A chacun d’apprécier ce qu’il en est de cette bipolarité
savamment entretenue !"
Une enfance perturbée! Par Sim Calone (revue
Riposte n°19)
« Le sommeil, on le sait,
est le plus mystérieux de nos états. Pour certains, ce n’est qu’une éclipse de
notre veille ; pour d’autres, un moment particulier de notre psychisme qui
englobe à la fois le passé, le présent et l’avenir. Depuis maintenant quelques
équinoxes, Chet Arpius connaît des nuits particulièrement agitées desquelles il
ne sort jamais indemne. Dès son réveil, afin de n’en pas perdre une miette, il
se précipite dans son atelier pour tenter de donner forme aux spectres
nocturnes, ainsi qu’aux situations cauchemardesques qui le torturent de manière
récurrente.
De tempérament plutôt batailleur, le Lituanien s’est donné pour
projet de représenter en trois dimensions les fantômes et les vilaines
profanations qui, sans répit, viennent le tourmenter durant son sommeil.
Certains mandarins de la chicanalyse,
sans doute mieux informés que je ne l’étais avant de les rencontrer, n’hésitent
pas à affirmer que pour comprendre la source du mal dont souffre ce garçon, il
est absolument nécessaire de faire un bref détour par son tragique roman
familial. Pour sa part, Henry James n’aurait pas dédaigné l’étrange destin de
Chet Arpius. Il lui aurait sans doute consacré plus de cent pages ironiques et
tendres, ornées de dialogues complexes et délicieusement ambigus. Il est même
probable qu’il y eût introduit quelque note mélodramatique. Un décor
différent - celui de Londres ou de Boston - n’aurait sans doute pas
affecté l’essentiel du récit. Pourtant, comme les faits eurent lieu entre
Kaunas et Tsal Jaldoum, nous avons cru préférable de les y laisser. Nous nous
bornerons ici à un résumé de l’histoire, car la description de sa fastidieuse
évolution et de son climat mondain ne s’accorde nullement à notre genre
littéraire. Précisons simplement que les épisodes et le tempérament des
différents protagonistes importent bien moins que la situation qui les fit
naître. Tous deux historiens de l’art et, à l’occasion, commissaires
d’expositions, les parents de Chet Arpius initièrent assez tôt leur rejeton aux
plaisirs et aux subtilités de l’art
comptant pour rien.
A l’âge de dix ans, le chérubin connaissait déjà, sur
le bout des doigts, chacune des problématiques relatives aux trois cents
artistes estampillés qui exposaient leur sublime quincaillerie sur les stands
aseptisés de toutes les grandes foires internationales. Alors qu’il n’était
encore qu’un enfant, ses parents l’emmenaient d’autorité en pèlerinage dans
tous les lieux saints : à Bâle, à Kassel, à Venise ! Selon sa mère,
c’était, à l’époque, un adorable garçonnet qui buvait les propos des adultes
sans se lasser. C’est ainsi, dit-elle, qu’il apprit à célébrer pieusement les
œuvres d’art et, petit à petit, à les défendre avec opiniâtreté contre les
attaques verbales et parfois physiques dont elles sont l’objet de la part d’une
fricassée d’ignorants et de brutes. A onze ans, Chet Arpius sauva in extremis
un monochrome noir de l’argentin Tafas. Il empêcha la lacération que
s’apprêtait à commettre, avec son épée en plastique, un vilain garnement que
des parents inconséquents avaient ridiculement affublé d’une panoplie de Zorro.
A douze ans, il empêcha une sexagénaire mégalomaniaque de profaner un
magnifique monochrome blanc de Robert Ryman, en alertant juste à temps l’agent
de surveillance - bien entendu distrait - qui n’avait pas remarqué que cette
enragée était sur le point d’apposer ses lèvres fraîchement enduites de rouge
carmin sur la toile immaculée. Deux équinoxes plus tard, avec un léger temps de
retard à l’allumage, mais, néanmoins, avec une détermination carnassière, il mordit
jusqu’au sang la main gantée d’un détraqué tout de noir vêtu, qui, à l’aide
d’un feutre jaune indélébile, venait d’inscrire l’infâmante marque M sur l’un
des objets bleus d’Allan Mac Collum appartenant à la série proprement
vertigineuse des travaux individuels.
L’horrible cri de douleur qui jaillit de la poitrine de l’iconoclaste valut à
celui-ci d’être pris en flagrant délit de vandalisme et d’écoper la bagatelle
de vingt-huit ans de prison dans une geôle de Lituanie, contrée dans laquelle,
par bonheur, on ne transige pas sur cette question du droit des œuvres à vivre
paisiblement leur vie sans être outragées.
A l’âge ingrat de quatorze ans, Chet
Arpius se fit remarquer une nouvelle fois pour sa réactivité de Don
Quichotte, mais tout autant, cette fois-ci, pour son abyssal manque d’humour :
c’est l’épisode burlesque où il sauta de manière intempestive sur l’échine d’un
loubard d’opérette qui faisait mine de triturer la combinaison d’un gros
coffre-fort noir, sur lequel un autre farceur, au statut social bien plus
confortable - un artiste, sans doute -, avait eu l’audace, mais aussi
l’étonnante force musculaire, de poser un énorme porte-monnaie rouge. Un
tantinet crispé pour son âge, l’ardent Chet Arpius ne parvint pas à comprendre
que le jeune homme facétieux, au cou duquel il s’était hystériquement agrippé,
essayait tout simplement de divertir ses copains ; une violente
altercation s’ensuivit et notre impétueux justicier reçut en retour, afin de
châtier sa très blâmable agressivité, un coup de tête si appuyé qu’il eut
l’arcade sourcilière droite profondément entaillée. Sept points de
suture furent nécessaires pour refermer la vilaine plaie : un hommage bien
involontaire à ces autres ouvrages abusivement couturés qui sont ceux de Carmen Arrugas et de Benoît Cordelier !
De leur côté,
les géniteurs de Chet Arpius se disent totalement désorientés ; ils
n’arrivent pas à savoir si les horreurs que leur rejeton produit avec une telle
frénésie depuis quelques solstices se veulent l’expression d’un reniement barbare
de toutes ces œuvres de l’esprit que durant sa jeunesse il avait pourtant si
gentiment appris à vénérer, ou s’il s’agit, de manière plus tragique, d’une
forme de délire paranoïaque. Est-il devenu l’implacable fossoyeur, le
démolisseur méthodique de tous ces riens sublimes auxquels, jusque-là, ses
parents avaient eu le bonheur de consacrer leur vie, ou s’est-il métamorphosé
en monstre incapable de revenir à des sujets prosaïques n’ayant strictement
aucun lien avec l’art comptant pour rien ?
Une seule certitude parmi toutes ces questions : c’est l’épisode tragi-comique
du porte-monnaie géant posé sur l’énorme coffre-fort qui déclencha ses
cauchemars. Depuis, agité à l’extrême, il ne cesse de répéter durant son
sommeil : « non, non, ne faites pas ça, arrêtez ! ». Mais à
qui donc s’adresse-t-il ? A-t-il fini par exécrer cette sorte de délit
d’initiés auquel ses procréateurs se targuent, à mots couverts, de participer
encore aujourd’hui, ou souffre-t-il dans ses visions nocturnes d’une amplification
imaginaire de ces agressions physiques bien réelles, mais somme toute assez
rares, dont les œuvres relatives à l’art
content pour rien sont parfois la cible ? Bien malin qui pourrait le
dire ! »
Pastiche de Piège à ovules, d'après Virginie Kline
Pastiche de Le spermatozoïde ce bandit à l'état pur, d'après Emil Norica
Pastiche de Les boules, d'après Jean-Luc Parant et Yayoi Kusama
Pastiche d'après Jean-Luc Parant
La cité des profanations de Chet Arpius, détail (pastiche d'après Bertrand Lavier)
Pastiche de Paléophones du futur, d'après la série objets insurgés de Virginie Kline
Pastiche de La saint-Barthélémy des ovules 2, d'après Virginie Kline
Pastiche de Piège à pinceau dépoussiérant, piège à poussière, d'après Virginie Kline
Pastiche de Au fil du temps, d'après Benoît Cordelier
Pastiche d'après Wim Delvoye (détail)
Pastiche d'après Yayoi Kusama (détail)Pastiche de Les boules, d'après Jean-Luc Parant et Yayoi Kusama
Pastiche d'après Yayoi Kusama
Pastiche d'après Emil Norica
Pastiche de Au fil du temps, d'après Benoît Cordelier
Pastiche de Piège à ovules, d'après Virginie Kline
Pastiche de prison à ovules, d'après Virginie Kline
Pastiche d'après Allan Mac Collum (détail de la série Individuals works)
Pastiche de Prison à ovules, d'après Virginie Kline
Pastiche d'après Bertrand Lavier (détail)
Pastiche d'après Elsa Gambes (assemblage de Benoît Cordelier et Virginie Kline)
Pastiche de Le spermatozoïde, ce bandit à l'état pur, d'après Emil Norica
Pastiche de Paléophone du futur, d'après Virginie Kline
2 pastiches d'après Virginie Kline
Pastiche d'après Carl André (détail)