Les propos divergents et souvent contradictoires qui sont tenus sur les productions des 28 anartistes de cette fiction iconographique par les 28 théoristes des revues Postures et Riposte ont pour objectif de semer le trouble dans l'esprit du lecteur-regardeur, l'invitant ainsi à élaborer son propre récit.

8/07/2024

Chet Arpius selon Postures et Riposte (3/5)















    La cité des profanations de Chet Arpius, détails (pastiches d'après les anartistes de Pneuma)
 

 Chet ARPIUS

Notion explorée: le changement d'échelle

Titre: La cité des profanations


Une économie de moyens, par Sonia Estrilit, (revue Postures n° 18) 

"La plupart des productions de l’art comptant pour rien s’apparentent aux grenouilles de la fable ; elles se caractérisent par l’obésité de leur désir - qui est de porter à son paroxysme le fantasme de la toute-puissance. Voilà le constat décisif auquel semble nous inviter la cité des profanations ! En faisant de la miniature et de la réduction d’échelle la pierre de touche de sa subtile critique de l’œuvre-monument, Chet Arpius s’inscrit dans la lignée de ceux qui considèrent qu’une proposition destinée à l’appréciation esthétique ne vaut que par l’économie de moyens dont elle procède ; en d’autres termes, que la force de séduction d’une œuvre de l’esprit ne dépend nullement de son gigantisme ou de son haut degré de technologie incorporée,  mais plus vraisemblablement de l’écho que suscite en nous sa charge symbolique, eu égard, précisément, à la modestie des outils et des matériaux convoqués. 

Ceci dit, à ne se focaliser que sur cet argument, l’observateur peu averti pourrait conclure, de façon hâtive, que l’œuvre du Lituanien ne dépend que des seuls caprices de l’imagination, cette abstraction lumineuse que, par une fantaisie inconcevable, les chroniqueurs de la revue Riposte préfèrent appeler le Conseil Supérieur de la Matière Grise. Or, à l’évidence, Chet Arpius aspire bien moins à flatter la reine des facultés qu’à se moquer de ce qui est objet de dévotion pour le plus grand nombre. Selon lui, la passion dominante, celle qui s’impose invariablement au troupeau, sous toutes les latitudes et à toutes les époques, se résume au culte de la procréation ; telle serait la forme perpétuelle de notre soumission bestiale à l’ordre du monde. 

Cependant, à rebours de tous les consolateurs de profession qui, pour contrecarrer le terrorisme des hormones, se plaisent à glorifier l’art, au motif que sa fonction civilisatrice serait d’arracher les individus au règne des instincts - n’hésitant pas, au passage, à le brandir orgueilleusement comme noble réponse à cette affligeante demande de progéniture qui émane du genre humain -, le Lituanien considère que la volonté d’art n’est pas moins blâmable que le désir d’engendrement, et, après mûr examen, que l’art n’est rien de plus qu’un misérable os à ronger qui participe de la même hystérie démiurgique que celle des gamètes. On le voit : les espiègleries de Chet Arpius portent simultanément sur deux objets d’adoration que le commun des mortels n’est pas du tout disposé à jeter aux orties. 

C’est pourtant de ce double refus, alimenté par un esprit pour le moins facétieux, que naquit la cité des profanations. A ce jour, aucun commentateur n’avait jugé utile de le préciser : cette sculpture construite est composée d’une pléthore de scénettes parodiant, pêle-mêle, des objets qui proviennent aussi bien du champ de l’art comptant pour rien que de celui du Paradox’art. Dans la première catégorie, on trouvera des pastiches d’œuvres comme celles de Jean-Pierre Raynaud, Daniel Buren, Niki de Saint-Phalle, Louise Bourgeois, Gustave Courbet, Edouard Manet, Paolo Uccello, Carl André, Wim Delvoye, Tony Cragg, Allan Mac Collum, J. Duplo, Lawrence Weiner, Jean-Luc Parant, Kit Rangeta, Reiner Ruthenbeck, Rosa Bonheur, Daniel Buren, Buchal et Clavel, Alain Sechas, Gladys Clover, Mona Hatoum, Takashi Murakami, David Vincent, Claudio Parmiggiani, Constantin Brancusi ou encore Yayoi Kusama ; dans la seconde catégorie, on trouvera parodiés - de façon délibérément exhaustive - l’ensemble des paradigmes formels ou notionnels développés par ces anartistes que Ben Harsiflout et la revue Postures ont machiavéliquement promus depuis que l’Orbis Tertius a décidé d’introduire sur Terre des objets en provenance de la planète Tlön

Dès lors, comment ne pas souligner ce qui constitue le principal enjeu esthétique du labyrinthe des hypothèses masquées, à savoir la mise en exergue de la tension stylistique entre les productions d’Alberto Fushni et celles de Chet Arpius, tension qui illustre remarquablement la réflexion d’Eugenio d’Ors sur la distribution conflictuelle programmée de ces quelques règles immuables de composition (les fameux éons du classique et du baroque) - que l’Espagnol osa courageusement présenter comme des entités spirituelles ayant une dimension à la fois éternelle et concomitante ! 

En effet, si le cordon sans fin (segment x à y) de l’Uqbarien se présente comme une dénotation synthétique de son propre musée imaginaire  - ou, plus précisément, de celui, sur-mesure, que lui concocta l’énigmatique agence Pneuma -, tout en étant, par ailleurs, l’indispensable fil d’Ariane du labyrinthe des hypothèses masquées, la cité des profanations du Lituanien en constitue à la fois son exemplification analytique et son architecture recomposable. Astucieuse répartition des fonctions : là où le cordon sans fin d’Alberto Fushni, dans le processus de sa lente et complexe élaboration, prenait soin de dissimuler au regardeur les vingt-huit paramètres formels ou notionnels qui furent syncrétiquement empruntés à l’histoire de l’art, la cité des profanations de Chet Arpius s’applique, à rebours, à les dévoiler méticuleusement, en les décortiquant l’un après l’autre, dans une transparence que l’on aurait pu qualifier d’obscène, si elle ne participait d’une savante stratégie élaborée de longue date par les émissaires de l’Orbis Tertius. C’est la raison pour laquelle, à la forme classique, épurée, ramassée, et intelligemment ésotérique du premier, répondit la forme baroque, chaotique, déployée, et habilement exotérique du second. A chacun d’apprécier ce qu’il en est de cette bipolarité savamment entretenue !"

 

Une enfance perturbée! Par Sim Calone (revue Riposte n°19)

« Le sommeil, on le sait, est le plus mystérieux de nos états. Pour certains, ce n’est qu’une éclipse de notre veille ; pour d’autres, un moment particulier de notre psychisme qui englobe à la fois le passé, le présent et l’avenir. Depuis maintenant quelques équinoxes, Chet Arpius connaît des nuits particulièrement agitées desquelles il ne sort jamais indemne. Dès son réveil, afin de n’en pas perdre une miette, il se précipite dans son atelier pour tenter de donner forme aux spectres nocturnes, ainsi qu’aux situations cauchemardesques qui le torturent de manière récurrente. 
 
De tempérament plutôt batailleur, le Lituanien s’est donné pour projet de représenter en trois dimensions les fantômes et les vilaines profanations qui, sans répit, viennent le tourmenter durant son sommeil. Certains mandarins de la chicanalyse, sans doute mieux informés que je ne l’étais avant de les rencontrer, n’hésitent pas à affirmer que pour comprendre la source du mal dont souffre ce garçon, il est absolument nécessaire de faire un bref détour par son tragique roman familial. Pour sa part, Henry James n’aurait pas dédaigné l’étrange destin de Chet Arpius. Il lui aurait sans doute consacré plus de cent pages ironiques et tendres, ornées de dialogues complexes et délicieusement ambigus. Il est même probable qu’il y eût introduit quelque note mélodramatique. Un décor différent - celui de Londres ou de Boston - n’aurait sans doute pas affecté l’essentiel du récit. Pourtant, comme les faits eurent lieu entre Kaunas et Tsal Jaldoum, nous avons cru préférable de les y laisser. Nous nous bornerons ici à un résumé de l’histoire, car la description de sa fastidieuse évolution et de son climat mondain ne s’accorde nullement à notre genre littéraire. Précisons simplement que les épisodes et le tempérament des différents protagonistes importent bien moins que la situation qui les fit naître. Tous deux historiens de l’art et, à l’occasion, commissaires d’expositions, les parents de Chet Arpius initièrent assez tôt leur rejeton aux plaisirs et aux subtilités de l’art comptant pour rien
 
A l’âge de dix ans, le chérubin connaissait déjà, sur le bout des doigts, chacune des problématiques relatives aux trois cents artistes estampillés qui exposaient leur sublime quincaillerie sur les stands aseptisés de toutes les grandes foires internationales. Alors qu’il n’était encore qu’un enfant, ses parents l’emmenaient d’autorité en pèlerinage dans tous les lieux saints : à Bâle, à Kassel, à Venise ! Selon sa mère, c’était, à l’époque, un adorable garçonnet qui buvait les propos des adultes sans se lasser. C’est ainsi, dit-elle, qu’il apprit à célébrer pieusement les œuvres d’art et, petit à petit, à les défendre avec opiniâtreté contre les attaques verbales et parfois physiques dont elles sont l’objet de la part d’une fricassée d’ignorants et de brutes. A onze ans, Chet Arpius sauva in extremis un monochrome noir de l’argentin Tafas. Il empêcha la lacération que s’apprêtait à commettre, avec son épée en plastique, un vilain garnement que des parents inconséquents avaient ridiculement affublé d’une panoplie de Zorro. 
 
A douze ans, il empêcha une sexagénaire mégalomaniaque de profaner un magnifique monochrome blanc de Robert Ryman, en alertant juste à temps l’agent de surveillance - bien entendu distrait - qui n’avait pas remarqué que cette enragée était sur le point d’apposer ses lèvres fraîchement enduites de rouge carmin sur la toile immaculée. Deux équinoxes plus tard, avec un léger temps de retard à l’allumage, mais, néanmoins, avec une détermination carnassière, il mordit jusqu’au sang la main gantée d’un détraqué tout de noir vêtu, qui, à l’aide d’un feutre jaune indélébile, venait d’inscrire l’infâmante marque M sur l’un des objets bleus d’Allan Mac Collum appartenant à la série proprement vertigineuse des travaux individuels. L’horrible cri de douleur qui jaillit de la poitrine de l’iconoclaste valut à celui-ci d’être pris en flagrant délit de vandalisme et d’écoper la bagatelle de vingt-huit ans de prison dans une geôle de Lituanie, contrée dans laquelle, par bonheur, on ne transige pas sur cette question du droit des œuvres à vivre paisiblement leur vie sans être outragées. 
 
A l’âge ingrat de quatorze ans, Chet Arpius se fit remarquer une nouvelle fois pour sa réactivité de Don Quichotte, mais tout autant, cette fois-ci, pour son abyssal manque d’humour : c’est l’épisode burlesque où il sauta de manière intempestive sur l’échine d’un loubard d’opérette qui faisait mine de triturer la combinaison d’un gros coffre-fort noir, sur lequel un autre farceur, au statut social bien plus confortable - un artiste, sans doute -, avait eu l’audace, mais aussi l’étonnante force musculaire, de poser un énorme porte-monnaie rouge. Un tantinet crispé pour son âge, l’ardent Chet Arpius ne parvint pas à comprendre que le jeune homme facétieux, au cou duquel il s’était hystériquement agrippé, essayait tout simplement de divertir ses copains ; une violente altercation s’ensuivit et notre impétueux justicier reçut en retour, afin de châtier sa très blâmable agressivité, un coup de tête si appuyé qu’il eut l’arcade sourcilière droite profondément entaillée. Sept points de suture furent nécessaires pour refermer la vilaine plaie : un hommage bien involontaire à ces autres ouvrages abusivement couturés qui sont ceux de Carmen Arrugas et de Benoît Cordelier ! 
 
De leur côté, les géniteurs de Chet Arpius se disent totalement désorientés ; ils n’arrivent pas à savoir si les horreurs que leur rejeton produit avec une telle frénésie depuis quelques solstices se veulent l’expression d’un reniement barbare de toutes ces œuvres de l’esprit que durant sa jeunesse il avait pourtant si gentiment appris à vénérer, ou s’il s’agit, de manière plus tragique, d’une forme de délire paranoïaque. Est-il devenu l’implacable fossoyeur, le démolisseur méthodique de tous ces riens sublimes auxquels, jusque-là, ses parents avaient eu le bonheur de consacrer leur vie, ou s’est-il métamorphosé en monstre incapable de revenir à des sujets prosaïques n’ayant strictement aucun lien avec l’art comptant pour rien ? Une seule certitude parmi toutes ces questions : c’est l’épisode tragi-comique du porte-monnaie géant posé sur l’énorme coffre-fort qui déclencha ses cauchemars. Depuis, agité à l’extrême, il ne cesse de répéter durant son sommeil : « non, non, ne faites pas ça, arrêtez ! ». Mais à qui donc s’adresse-t-il ? A-t-il fini par exécrer cette sorte de délit d’initiés auquel ses procréateurs se targuent, à mots couverts, de participer encore aujourd’hui, ou souffre-t-il dans ses visions nocturnes d’une amplification imaginaire de ces agressions physiques bien réelles, mais somme toute assez rares, dont les œuvres relatives à l’art content pour rien sont parfois la cible ? Bien malin qui pourrait le dire ! » 
 
Pastiche de Piège à ovules, d'après Virginie Kline
Pastiche de Le spermatozoïde ce bandit à l'état pur, d'après Emil Norica
Pastiche de Les boules, d'après Jean-Luc Parant et Yayoi Kusama
                                        

Pastiche d'après Jean-Luc Parant

                       La cité des profanations de Chet Arpius, détail (pastiche d'après Bertrand Lavier)
 
 
Pastiche de Paléophones du futur, d'après la série  objets insurgés de Virginie Kline

Pastiche de La saint-Barthélémy des ovules 2, d'après Virginie Kline
            Pastiche de Piège à pinceau dépoussiérant, piège à poussière, d'après Virginie Kline


                             Pastiche de Au fil du temps, d'après Benoît Cordelier                               
                                                                 
Pastiche d'après Wim Delvoye (détail)


                                                                   
Pastiche d'après Yayoi Kusama (détail)
Pastiche de Les boules, d'après Jean-Luc Parant et Yayoi Kusama
 



Pastiche d'après Yayoi Kusama





Pastiche d'après Emil Norica
Pastiche de Au fil du temps, d'après Benoît Cordelier
Pastiche de Piège à ovules, d'après Virginie Kline


Pastiche de prison à ovules, d'après Virginie Kline

                               
Pastiche d'après Allan Mac Collum (détail de la série Individuals works)




     Pastiche de Prison à ovules, d'après Virginie Kline
                                                                     
Pastiche d'après Bertrand Lavier (détail)
                                                                         
Pastiche d'après Elsa Gambes (assemblage de Benoît Cordelier et Virginie Kline)





Pastiche de Le spermatozoïde, ce bandit à l'état pur, d'après Emil Norica
Pastiche de Paléophone du futur, d'après Virginie Kline




2 pastiches d'après Virginie Kline
                                                                    
Pastiche d'après Carl André (détail)