Carmen Arrugas
Notion explorée: le pli
De profil, au ras du sol, le cordon sans fin se présente comme une sinusoïde décrivant une succession de plis. Le pli est ce qui couvre et qui découvre.
Titre: Clôtures n°1,2,3...
Une
douleur transfigurée par Sonia Estrilit (revue
Postures
n°7)
« Dès l’âge de quatorze ans,
Carmen Arrugas fut contrainte, pour subsister, d’exercer le métier fort
éprouvant de manutentionnaire à la poste. Durant une décennie, sa besogne
consista à trimballer sans relâche de gros sacs en lin qui contenaient lettres
et paquets. Mais, attitude étrange, plutôt que d’entrer au syndicat afin de
lutter comme tout le monde pour des jours meilleurs, elle préféra diriger sa
haine contre ce sac postal, qui, seul, selon sa sensibilité, devait être tenu
pour responsable de son éreintante activité. Bien décidée à lui régler son
compte, elle prépara méticuleusement sa vengeance.
La prouesse de l’Andalouse,
si prouesse il y peut y avoir dans un geste chargé de tant
d’exécration, fut de retirer définitivement sa valeur d’usage à l’outil de
travail qu’elle estimait source de tous ses maux. Par quelle astuce
parvint-elle à rendre cet objet définitivement inoffensif ? Tout simplement, en
lui ligaturant rageusement la gorge par de solides points de couture, avant
qu’il ne soit rempli d’avis d’imposition et de créances d’huissier. Et ainsi,
en lui ôtant son aspect le plus malfaisant - qui est de provoquer de méchants
lumbagos aux prolétaires -, elle le fit passer, par un subtil tour de
prestidigitation, de l’univers de la transpiration à celui, plus gratifiant, de
la transfiguration symbolique ! De 1944 à 1953, date de sa mystérieuse
disparition, avec ces milliers de sacs en lin qu’elle déroba sans scrupule à
l’Etat espagnol, mais aussi avec la contribution de quelques kilomètres de fil
à coudre, Carmen Arrugas ne cessa de décliner une forme générique représentant
une vulve géante de un mètre vingt de hauteur qui se ponctue toujours, dans la
partie supérieure de l’encolure du sac, par un anneau en métal faisant office
de piercing clitoridien et, par la
même occasion, de système d’accrochage.
L’originalité de la contribution
plastique de l’Andalouse consista à détourner astucieusement le tissu de sa
vocation première - qui est de cacher et de parer la nudité - pour le désigner,
à rebours, comme matériau qui, une fois manipulé par ses petites mains
expertes, vint révéler, sur un mode métaphorique, et par un renversement pour
le moins paradoxal, cette partie intime du corps de la femme qui fut en
permanence refoulée - ou dissimulée - par les historiens de la peinture et de
la sculpture, à savoir ces plis des organes génitaux qu’on appelle petites et
grandes lèvres. »
Un suicide fantasmé par Sim Calone (revue Riposte n°8)
Faire œuvre, aura consisté,
pour Carmen Arrugas, à mettre en forme le poids d’une vie bien trop lourde à
supporter - comme à transmettre. Depuis la ligature volontaire de ses trompes
de Fallope en 1944 dans une clinique uqbarienne, deux équinoxes seulement après
avoir cassé son œuf (entendez après cette fausse couche dans laquelle elle
perdit tragiquement son avorton, étranglé par son propre cordon ombilical, lors
de l’expulsion), la pratique artistique de l’Andalouse se réduisit à une
tentative de réparation de cette mise à mort bien involontaire de sa
progéniture, mise à mort que jamais elle ne se pardonna.
Dès lors, les très
compulsives séries de clôtures qui se
succèderont au fil du temps ne seront qu’une longue suite de variations
ténébristes. Ce travail s’achèvera néanmoins par une sublime série de linceuls
blancs qui annoncera ses adieux à l’infernale Machine à Gémissements. Actrice ayant théâtralisé sa mise en abyme,
Carmen Arrugas laissera longtemps planer sur elle le soupçon d’avoir un peu
trop facilement consenti à son propre effacement ; pire sans doute, de
l’avoir un peu trop complaisamment désiré.
En effet, il est impossible de ne pas effectuer un rapprochement entre
l’impertinence des prières que certains Gnostiques adressaient jadis au mauvais
démiurge (jugé par eux responsable de cette Création
ratée) et les séries de Clôtures qui
expriment, jusque dans la virulence de leur titre, le déni de la pulsion
originelle d’engendrement ! Celle à qui la mort a donné raison d’avoir
œuvré en conscience avec le savoir de sa disparition imminente laisse ainsi à
la postérité l’aura inaltérable d’un être trop sensible pour se résigner à
vivre.
Incontestablement, cette exilée du
cosmos savait qu’en ayant chuté dans la matière, les tourments de son âme
lui serviraient de passeport pour accéder à la destinée d’une mort calculable ;
rien ne nous dit, pour autant, si elle se suicida parce qu’elle se savait
condamnée à répéter une double clôture (refuser
de donner la vie pour la mort et se
soustraire à la démiurgie artistique en refusant de se renouveler formellement)
ou si elle le fit par pure coquetterie, afin que son nom se grave durablement
dans la mémoire des plus crédules. Entrée à l’âge de vingt-huit ans dans le
panthéon du Paradox’art, Carmen
Arrugas appartient sans conteste à l’éphémère catégorie des étoiles filantes. Certains
admirateurs dépressifs ont répandu l’idée absurde qu’elle se serait pendu haut
et court dans son atelier d’Almeria, à l’aide d’une corde au diamètre
strictement identique à celui du cordon ombilical qui étrangla sa propre
progéniture lors d’une fausse couche qui, neuf ans plus tôt, tourna au drame. Mais
nous pensons, au sein de la rédaction de Riposte, que cette rumeur est
totalement infondée. Suite à cet avortement blâmable, cette mystique andalouse aurait
réagi, selon ses laudateurs, avec une forte dose de culpabilité, culpabilité
qui la conduisit petit à petit à sa perte. Elle fit de la représentation
allégorique de ce cordon ombilical un motif obsessionnel que l’on retrouvera
dès lors dans tous ses travaux sous l’aspect d’une corde dessinant le contour
inquiétant et non moins explicite d’un nœud coulant. Malgré leur incontestable
dimension organique, les artefacts de Carmen Arrugas semblent appartenir à un
ordre fossilisé : ce sont des chairs mortes, des espèces d’avortons
ressemblant à ceux dont, à sept reprises, elle s’était débarrassée dans
l’urgence et la peur. »
Le Greco
Clôtures n°56 (détail)
Clôtures n°56
Clôtures n°35 (détail)
Clôtures n°72