Les propos divergents et souvent contradictoires qui sont tenus sur les productions des 28 anartistes de cette fiction iconographique par les 28 théoristes des revues Postures et Riposte ont pour objectif de semer le trouble dans l'esprit du lecteur-regardeur, l'invitant ainsi à élaborer son propre récit.

8/02/2024

Bernard Lermite selon Postures et Riposte







                                                                                     

Bernard LERMITE

Notion explorée : Le chevauchement

 Lorsque l'on regarde la matrice du jeu, c'est à dire le cordon sans fin (segment x à y), on s'aperçoit que les objets blancs en polyéthylène se chevauchent de façon continue.

Titre : Réminiscences

Une filiation uniste par  Nita Sisteroli (revue Postures n°21)

« Il est des vies au destin peu commun. Implacablement abandonné, en plein été, sur une plage de galets par son inconséquente pondeuse de mère, Bernard Lermite ne savait pas encore qu’il était né sous une bonne étoile. C’est sous un soleil de plomb qu’un groupe d’enfants en liesse le découvrit, tout sourire, posé au centre d’une serviette de bain dont les motifs représentaient des coquillages et des étoiles de mer. Par quelle étrange alchimie parvint-il, à l’âge adulte, à nous séduire par ses natures mortes empreintes de sérénité? Une bonne partie de la réponse réside sans doute dans la décision de faire sienne la règle de composition privilégiée par le courant uniste, en l’occurrence, celle qui préconise l’absence de tensions directionnelles dans une peinture. »  

 

Des motifs testiculaires ! Par Leila Valmenc (revue Riposte n°22)

« Ceux qui nous proposent d’aborder les compositions soporifiques de Bernard Lermite sous l’angle de la sérénité, au seul motif qu’elles auraient pour qualité première d’éviter les tensions directionnelles et les contrastes colorés, sont les adeptes d’un art éculé à tonalité pseudo spirituelle. En réalité,  leur but, à seule visée commerciale, est d’inviter les admirateurs potentiels de leur protégé à réhabiliter le genre passéiste de la nature morte. La thèse a fait florès mais elle est désormais usée jusqu’à la corde : c’est celle d’une relation béatifique à l’œuvre prônant le retour au fameux charme intemporel d’un objet qui ne se rattacherait à aucune époque, à aucun contexte, à aucune pensée. Après avoir passé d’interminables secondes face aux motifs testiculaires de Bernard Lermite, la testostérone me monte à la narine et l’envie me prend soudain de sortir dans la rue et, au hasard, de gifler le premier venu. »  

 
                                 
                                                     
                                               9 peintures de chevauchement de 9 cm sur 9 cm

8/01/2024

Carmen Arrugas selon Postures et Riposte (1/3)






    Carmen Arrugas

      Notion explorée: le pli

De profil, au ras du sol, le cordon sans fin se présente comme une sinusoïde décrivant une succession de plis. Le pli est ce qui couvre et qui découvre. 

        Titre: Clôtures n°1,2,3...


Une douleur transfigurée par Sonia Estrilit (revue Postures n°7)

« Dès l’âge de quatorze ans, Carmen Arrugas fut contrainte, pour subsister, d’exercer le métier fort éprouvant de manutentionnaire à la poste. Durant une décennie, sa besogne consista à trimballer sans relâche de gros sacs en lin qui contenaient lettres et paquets. Mais, attitude étrange, plutôt que d’entrer au syndicat afin de lutter comme tout le monde pour des jours meilleurs, elle préféra diriger sa haine contre ce sac postal, qui, seul, selon sa sensibilité, devait être tenu pour responsable de son éreintante activité. Bien décidée à lui régler son compte, elle prépara méticuleusement sa vengeance. 

La prouesse de l’Andalouse, si prouesse il y peut y avoir dans un geste chargé de tant d’exécration, fut de retirer définitivement sa valeur d’usage à l’outil de travail qu’elle estimait source de tous ses maux. Par quelle astuce parvint-elle à rendre cet objet définitivement inoffensif ? Tout simplement, en lui ligaturant rageusement la gorge par de solides points de couture, avant qu’il ne soit rempli d’avis d’imposition et de créances d’huissier. Et ainsi, en lui ôtant son aspect le plus malfaisant - qui est de provoquer de méchants lumbagos aux prolétaires -, elle le fit passer, par un subtil tour de prestidigitation, de l’univers de la transpiration à celui, plus gratifiant, de la transfiguration symbolique ! De 1944 à 1953, date de sa mystérieuse disparition, avec ces milliers de sacs en lin qu’elle déroba sans scrupule à l’Etat espagnol, mais aussi avec la contribution de quelques kilomètres de fil à coudre, Carmen Arrugas ne cessa de décliner une forme générique représentant une vulve géante de un mètre vingt de hauteur qui se ponctue toujours, dans la partie supérieure de l’encolure du sac, par un anneau en métal faisant office de piercing clitoridien et, par la même occasion, de système d’accrochage. 

L’originalité de la contribution plastique de l’Andalouse consista à détourner astucieusement le tissu de sa vocation première - qui est de cacher et de parer la nudité - pour le désigner, à rebours, comme matériau qui, une fois manipulé par ses petites mains expertes, vint révéler, sur un mode métaphorique, et par un renversement pour le moins paradoxal, cette partie intime du corps de la femme qui fut en permanence refoulée - ou dissimulée - par les historiens de la peinture et de la sculpture, à savoir ces plis des organes génitaux qu’on appelle petites et grandes lèvres. »

 

Un suicide fantasmé par  Sim Calone (revue Riposte n°8)

Faire œuvre, aura consisté, pour Carmen Arrugas, à mettre en forme le poids d’une vie bien trop lourde à supporter - comme à transmettre. Depuis la ligature volontaire de ses trompes de Fallope en 1944 dans une clinique uqbarienne, deux équinoxes seulement après avoir cassé son œuf (entendez après cette fausse couche dans laquelle elle perdit tragiquement son avorton, étranglé par son propre cordon ombilical, lors de l’expulsion), la pratique artistique de l’Andalouse se réduisit à une tentative de réparation de cette mise à mort bien involontaire de sa progéniture, mise à mort que jamais elle ne se pardonna. 

Dès lors, les très compulsives séries de clôtures qui se succèderont au fil du temps ne seront qu’une longue suite de variations ténébristes. Ce travail s’achèvera néanmoins par une sublime série de linceuls blancs qui annoncera ses adieux à l’infernale Machine à Gémissements. Actrice ayant théâtralisé sa mise en abyme, Carmen Arrugas laissera longtemps planer sur elle le soupçon d’avoir un peu trop facilement consenti à son propre effacement ; pire sans doute, de l’avoir un peu trop complaisamment désiré.  En effet, il est impossible de ne pas effectuer un rapprochement entre l’impertinence des prières que certains Gnostiques adressaient jadis au mauvais démiurge (jugé par eux responsable de cette Création ratée) et les séries de Clôtures qui expriment, jusque dans la virulence de leur titre, le déni de la pulsion originelle d’engendrement ! Celle à qui la mort a donné raison d’avoir œuvré en conscience avec le savoir de sa disparition imminente laisse ainsi à la postérité l’aura inaltérable d’un être trop sensible pour se résigner à vivre. 

Incontestablement, cette exilée du cosmos savait qu’en ayant chuté dans la matière, les tourments de son âme lui serviraient de passeport pour accéder à la destinée d’une mort calculable ; rien ne nous dit, pour autant, si elle se suicida parce qu’elle se savait condamnée à répéter une double clôture (refuser de donner la vie pour la mort et se soustraire à la démiurgie artistique en refusant de se renouveler formellement) ou si elle le fit par pure coquetterie, afin que son nom se grave durablement dans la mémoire des plus crédules. Entrée à l’âge de vingt-huit ans dans le panthéon du Paradox’art, Carmen Arrugas appartient sans conteste à l’éphémère catégorie des étoiles filantes. Certains admirateurs dépressifs ont répandu l’idée absurde qu’elle se serait pendu haut et court dans son atelier d’Almeria, à l’aide d’une corde au diamètre strictement identique à celui du cordon ombilical qui étrangla sa propre progéniture lors d’une fausse couche qui, neuf ans plus tôt, tourna au drame. Mais nous pensons, au sein de la rédaction de Riposte, que cette rumeur est totalement infondée. Suite à cet avortement blâmable, cette mystique andalouse aurait réagi, selon ses laudateurs, avec une forte dose de culpabilité, culpabilité qui la conduisit petit à petit à sa perte. Elle fit de la représentation allégorique de ce cordon ombilical un motif obsessionnel que l’on retrouvera dès lors dans tous ses travaux sous l’aspect d’une corde dessinant le contour inquiétant et non moins explicite d’un nœud coulant. Malgré leur incontestable dimension organique, les artefacts de Carmen Arrugas semblent appartenir à un ordre fossilisé : ce sont des chairs mortes, des espèces d’avortons ressemblant à ceux dont, à sept reprises, elle s’était débarrassée dans l’urgence et la peur. »

    
                                                                                                     
Le Greco                                                                          

                                                  

                                                                        Clôtures n°56 (détail)

                                                                            Clôtures n°56



                                                                                         Clôtures n°35 (détail)


                                                                                      
         Clôtures n°72
 





 

Carmen Arrugas selon Postures et Riposte (2/3)

                                                                                           Série Clôtures n°14

Carmen Arrugas

      Notion explorée: le pli

De profil, au ras du sol, le cordon sans fin se présente comme une sinusoïde décrivant une succession de plis. Le pli est ce qui couvre et qui découvre. 

        Titre: Clôtures n°1,2,3...

 

Une réhabilitation nécessaire ! Par Eric Tiaf (revue Postures n°7)

« Le fait que le régime franquiste soit parvenu à tenir Carmen Arrugas à l’écart d’une confrontation internationale avec les artistes les moins timides de sa génération rend d’autant plus nécessaire une réhabilitation de l’audace qui fut autrefois la sienne. Refusant avec autant de force la maternité que le travail, son geste artistique majeur consista à recoudre solidement le collier de ce réceptacle en toile de lin qui, dans le passé, lui procura tant de tours de reins. Le projet de Carmen Arrugas consista à empêcher les trois kilos de galets - avec lesquels elle lestait le fond de chacun de ses sacs utérins - de retrouver le chemin de la sortie (dans son esprit, cette charge signifiante correspondait au poids moyen d’un nouveau-né). Par son geste de clôture, la native d’Almeria parvint ainsi à retirer toute perspective utilitaire à l’objet pathogène qui l’avait jadis asservi et à le métamorphoser en un corps réduit, sur un mode métonymique, à la dimension d’une matrice géante stérilisée. 

Cette production, que des esprits chagrins jugent problématique, comporte toutefois deux vertus cardinales : la première, d’être on ne peut plus décorative, la seconde, et non la moindre, de s’opposer à cette idée funeste de procréation. L’humiliation physique d’avoir subi sept avortements clandestins, ravivée quelques cycles ovariens plus tard par la douleur morale d’avoir également connu les affres d’une fausse couche non moins éprouvante, à une époque où malheureusement les femmes ne disposaient d’aucun moyen contraceptif digne de ce nom, conduisirent cette opposante à l’idéologie familialiste à transférer sa rage existentielle dans une cascade de productions intitulées Clôtures. La saillie vengeresse de cette disciple d’Athéna à l’égard du Père-la-Tuile (ce Bâcleur de la Création, comme l’appellent les Gnostiques) ne saurait être plus explicite : elle consista à clôturer symboliquement cette maudite béance féminine par laquelle se donne à la fois et la vie et la mort, si l’on veut bien considérer que mettre au monde c’est donner la vie à un être qui aura pour perspective inéluctable : le tombeau. 

Que le sac postal qui constitue le support récurrent de cette transfiguration apparaisse comme la métaphore redoublée des cavités vaginale et utérine, de la foufoune et de la succursale du diable, de cette salle de jeux par trop séduisante et de cette immémoriale fabrique à viande putrescible, que toutes les productions sérielles de Carmen Arrugas soient invariablement constituées de sept modules, voilà qui s’imposa, aux yeux même des profanes, comme un manifeste d’une rare agressivité contre l’enfantement et ce soi-disant désir de maternité que chaque femme porterait inscrits en elle comme une fatalité liée à son destin de pondeuse programmée. »

 

De la fausse monnaie ! Par Niel Mosca (revue Riposte n°8)

« Les morues séchées de cette jeune anarchiste andalouse qui, dit-on, vient de se suicider sans grande considération pour nos valeurs chrétiennes, et que ses compatriotes soi-disant éclairés essaient de nous présenter, à grand renfort d’explications fumeuses, comme injustement sous-estimées par les culs bénis parisiens, relèvent de manière par trop déterministe des professions de postière et de couturière qu’elle a exercées à contre cœur pendant près de quatorze ans. C’est oublier un peu vite qu’il n’y a pas de sots métiers mais uniquement de sottes personnes voulant à tout prix se dérober à leur noble destin d’ouvrières. 

Nous n’hésitons pas à déclarer que toute cette armée de clercs ibériques ne manipule que du vent, en l’occurrence des œuvres creuses, dénuées de toute substance, de la fausse monnaie en somme, une parodie d’art sans valeur aucune. Comment ne pas voir que l’indécente et remuante publicité faite aux objets obscènes et affligeants de Carmen Arrugas - qui relèvent d’une pratique complètement tarabiscotée, artificielle et vulgaire -, n’a pour seul résultat que d’intimider, de décourager et de frapper d’inhibition, de paralysie et de mort, l’art authentique, partout où il pourrait avoir des velléités de se manifester sous les formes de la joie de vivre ! La production triviale de Carmen Arrugas est gravement faussée par son humeur unilatérale et nihiliste. 

Ne cherchant qu’à souligner un seul point de vue - la procréation comme asservissement éternel de la femme -, elle nous parait simpliste et exclusive tout à la fois. Avec ce comportement destructeur, l’Espagnole n’est parvenue à créer que des ouvrages monotones et sans vertu ; car un ouvrage est pauvre s’il est, comme le sien, le fruit d’un seul éclairage lourdement insistant. Rien de bon ne surgit d’une démarche où ne soufflent en même temps de nombreux vents contraires. Pour notre part, nous attendons d’une œuvre d’art qu’elle soit un tourbillon et l’on ne peut obtenir cette effervescence en soufflant dans une seule direction. Avec la disposition d’esprit par trop contestataire de Carmen Arrugas, on n’obtient rien qui ressemble à la richesse et à la diversité de la vie. La force de la bonne peinture et son avantage sur le jargon plus ou moins éploré qui sert de béquille intellectuelle aux déjections pornographiques de cette anartiste, c’est qu’elle peut énoncer beaucoup de choses simultanément et parfois même des choses inverses. C’est par conséquent faire de la pratique picturale le plus mauvais usage que de la réduire à n’énoncer qu’un seul point de vue. Elle se transforme alors en illustration ou en démonstration d’une thèse, ce qui n’est pas à proprement parler ce que nous attendons d’elle, ni ce qu’elle peut offrir de mieux. Nous la préférons lorsqu’elle se fait synthétique comme un œuf et lorsqu’elle présente le regard de l’artiste sur le monde comme aucun discours ne saurait le faire : en gerbes, en nœuds inextricables. 

Ceux qui tentent de réécrire avantageusement la biographie de l’Andalouse et qui s’acharnent à flatter ses inepties vulvaires devraient pourtant savoir que ces quelques fantaisies de petite main ne vaudront jamais guère plus qu’une poignée de pesetas sur le marché aux puces d’Almeria. Que Dieu, Le Greco et Le Bernin réunis dans leur grande mansuétude veuillent bien pardonner à ces exégètes de pacotille leur insipide diarrhée discursive ! Toute production enfantée dans la douleur n’est pas obligatoirement un chef d’œuvre méconnu ; la réhabilitation systématique des prétendus génies oubliés ou incompris peut rapidement tourner au jeu de salon ou à la simple coquetterie, devenir une sorte de parti pris maniaque et comme un conformisme à rebours. 

Dans ce qu’il est inconvenant d’appeler l’œuvre d’Arrugas, la signification demeure toujours extérieure aux objets eux-mêmes, c’est-à-dire que ceux-ci ne peuvent jamais produire du sens sans leur articulation forcée à un discours arbitrairement nourri de références prétendument savantes. Bien que ces modules, à la gluante et très baveuse connotation vaginale, évoquent sans conteste une boutonnière juteuse, ils ne dévoilent leur hypothétique intérêt qu’une fois reliés à un récit importé qui est toujours antérieur ou postérieur au moment supposé de leur réalisation. Si cette dilettante n’avait reçu le soutien de quelques snobinards cautionnant cette ineptie qu’on appelle le Paradox’art, la production de l’Andalouse se serait effondrée depuis fort longtemps, en dépit de ses qualités décoratives indéniables, incapable qu’elle est d’engendrer par elle-même une quelconque signification ; sa valeur la plus intéressante réside sans doute dans cette menace constante d’effondrement qui pèse sur elle - et nous nous en réjouissons. »